AVOIR UN PAYS
Par le cinéaste Jean Pierre Bekolo
« J’étais un Africain qui avait fait un film apprécié par quelques spécialistes, et c’est tout »

Archives photo jp Bekolo (Ediflex chez Neyrac Films)
Je me souviens encore de ce London Film Festival, en 1992, où j’avais présenté Quartier Mozart juste après son prix à Cannes. Nous étions trois cinéastes en compétition pour le Sutherland Trophy, qui récompense les premiers films : moi, Camerounais, avec Quartier Mozart ; Quentin Tarantino, Américain, avec Reservoir Dogs ; et Julio Medem, Portugais, avec Vacas.
À l’hôtel où nous étions logés, je me retrouvais souvent au bar avec Frank Tchikaya, un écrivain congolais qui se faisait passer pour Jamaïcain. Sous le pseudonyme de Victor Headley, il venait de connaître un grand succès avec son roman Yardie, publié par l’éditeur nigérian Dotun Adebayo. On discutait d’une éventuelle adaptation cinématographique, dont j’avais même esquissé une version. Ce n’est que dernièrement qu’Idriss Elba en fera un film.
Un soir, Quentin Tarantino, encore inconnu comme nous tous, nous rejoint avec un tas de livres sous le bras. Je les regarde : c’étaient des ouvrages sur le cinéma français, traduits en anglais, notamment sur Jean-Pierre Melville. Je lui demande pourquoi il s’y intéresse. Il me répond simplement : « Ces livres sont introuvables aux États-Unis. »
Le festival s’achève. C’est Vacas, le film portugais, qui remporte le prix. Chacun rentre chez soi : Julio Medem au Portugal, Tarantino aux États-Unis, moi en France. Car bien que Camerounais, il faut le dire, mon pays à cette époque, c’était la France. C’est là que j’avais monté avec des amis la société qui a produit Quartier Mozart.
Et puis tout s’emballe : Tarantino explose, tout le monde parle de lui, il devient une icône. Julio Medem poursuit sa carrière. Moi, en France, avec Quartier Mozart, pas de succès à proprement parler : j’étais un Africain qui avait fait un film apprécié par quelques spécialistes, et c’est tout. C’est plutôt dans les festivals du monde entier que le film a reçu une certaine reconnaissance.

@photo archive jp Bekolo
Au Cameroun, pourtant, une surprise m’attendait. Lors de ma première tentative, quand je suis revenu projeter le film, j’avais moi-même dû faire la tournée entre Douala et Yaoundé, grattant à peine de quoi payer mon billet retour. Mais à ma deuxième venue, c’était différent : tout le monde parlait du film. Pourquoi ? Parce qu’à la CRTV, mes anciens collègues, à chaque trou dans la programmation, diffusaient Quartier Mozart. Et comme il y avait beaucoup de trous, le film est passé et repassé jusqu’à devenir un véritable succès populaire. Ironie de l’histoire : la CRTV n’avait obtenu le film que grâce à un programme de coopération avec la France.
Je l’avoue : j’étais jaloux de Tarantino. Pas tant pour son cinéma – que j’aime– mais parce qu’il avait un pays derrière lui. J’ai même refusé obstinément de voir Pulp Fiction, alors que tout le monde me disait que c’était « mon film », « mon esprit ». En bon Camerounais fier, je n’ai jamais voulu céder, même si j’ai lu le scénario et que je l’ai chez moi.
Ce que j’enviais à Tarantino, c’était ça : avoir un pays. Moi, je n’avais pas vraiment le mien. Puis j’ai réfléchi. Si Dieu m’a fait naître au Cameroun, ce n’est pas par hasard. Alors j’ai décidé de prendre ce pays tel qu’il est, avec toutes ses tares, et de me battre pour qu’il devienne un véritable pays à travers mon cinéma. C’est à partir de là que j’ai commencé à penser plus sérieusement à l’engagement politique. Car c’est bien ce qu’avaient fait les pionniers du cinéma africain : à l’époque coloniale, sans pays à eux, ils avaient mis leur art au service de la libération.
C’est ainsi que je me suis rapproché de l’idée de Malcolm X : celle du Black Nation State. Une réflexion fondamentale : à quoi sert un pays ? Pour Malcolm X, puisque l’Amérique refusait de protéger les Noirs – ni droits civiques, ni défense contre les violences policières et racistes, ni justice sociale – il fallait que les Noirs se prennent en charge eux-mêmes. Pas l’intégration, mais la libération.
Cela voulait dire : contrôler leur économie (business, emploi, argent qui circule dans la communauté), contrôler leur éducation (enseigner leur histoire, leurs valeurs, et non une version falsifiée), contrôler leur politique (des représentants qui défendent leurs intérêts, pas ceux du maître), contrôler leur sécurité (le droit de se défendre, y compris par les armes, avec des milices d’autodéfense).
Car, disait-il, « Chaque peuple a le droit d’abolir un gouvernement destructeur de la vie, de la liberté et du bonheur. »
Et quand je regarde ma carrière de cinéaste, je vois bien ce qui m’a manqué : un véritable pays. Voilà pourquoi, à titre personnel, je dois œuvrer pour l’avènement de ce pays. Pour que ceux qui viendront après moi puissent, eux, avoir un pays digne de ce nom – comme ceux qui nous ont précédés nous ont déjà permis d’avoir l’indépendance. Même s’il reste encore beaucoup à faire.

Photo archives film Bekolo jean pierre.
Bio :
Jean-Pierre Bekolo est un cinéaste camerounais reconnu pour son approche innovante et critique du cinéma africain contemporain. Révélé avec Quartier Mozart (1992), il explore les thèmes de la mémoire, de l’identité et des utopies politiques à travers une écriture cinématographique expérimentale. Son film Les Saignantes (2005) est considéré comme une œuvre phare de la science-fiction africaine. Engagé, Bekolo questionne la place de l’Afrique dans le monde et les modèles narratifs hérités de la colonisation. Il enseigne également le cinéma et participe activement aux réflexions sur la décolonisation des images.
