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Flamboyance, Puissance et Ambiance : 30 Nuances de Noir(es) à la MC93 Bobigny

Vous les avez peut-être aperçues à La Villette, à Arras ou alors à Aubervilliers.

Une fanfare de femmes noires paradant fièrement, dansant, chantant, s’exprimant, au sons des instruments, qui propose un spectacle aussi inouï qu’unique. 30 nuances de noir(es), cette formation “ inspirée des fanfares New Orleans, qui regroupe 11 musicien-ne-s et 11 danseuses de waacking, locking et jazz” à voir absolument ! En tout cas, ce sont des rencontres que l’on n’oublie jamais, qui nous marquent et nous enrichissent ! 

30 nuances de noir(es) est une expérience à vivre. Et ça tombe bien la parade sera ce Samedi 3 Juillet devant l’Hôtel de ville de Bobigny en face de la MC93, une fête à ne manquer sous aucun prétexte


Rayonnantes, flamboyantes, à couper le souffle, une réussite à tous les niveaux… Voilà les remarques dithyrambiques qu’inspire 30 nuances de noir(es)

L’idée germe il y a près de 20 ans dans la tête de Sandra sainte Rose Fanchine alors qu’elle officie à Aubervilliers. 

C’est en 2017 que naît le projet 30 nuances de noir(es) alors que Sandra propose un atelier de danse Waacking et de souls steps, dans le cadre de rencontres et d’échanges, autour de l’empowerment, de 46 femmes racisées. L’envie de poursuivre cette expérience se concrétise sous la forme de 30 nuances de noir(es), une parade inspirée des fanfares New Orleans, qui regroupe 11 musicien-ne-s et 11 danseuses de waacking, locking et jazz.

Et cela donne une performance puissante, en mouvement, hybride, qui s’adapte aux lieux et se les approprie. Des interprétations vibrantes, une vitalité et des énergies positives, 30 nuances de noir(es) puisant dans le répertoire de la soul music, de la funk en passant par la pop, et délivrant des versions réactualisées de titres emblématiques du féminin afro : “Respect”, “Lady”, “4 women”, “Hot pants road” etc. 

Musiques de luttes, musiques qui racontent les femmes, leurs expériences, brisent des tabous, s’émancipent des assignations.

La chorégraphie, les voix, cuivres et percussions nous transportent, nous émeuvent, nous interpellent alors que les costumes créés par Merci Michel (Annie Melza Tiburce) et Sandra Sainte Rose Fanchine nous en mettent plein la vue. 

Le discours et l’esthétique marchent  de concert, se portent l’un l’autre. La présence de ces femmes noires – et quelques hommes ne les oublions pas – , impressionnante, achève le tableau idyllique. C’est grandiose et de toute beauté. 

L’envie du public de prendre part est palpable, un tiraillement se fait sentir entre désir de participer et une incapacité à le faire tant l’expertise, les talents, l’exécution parfaite sont présents et de haut vol.

 “30 nuances de noir(es) raconte dans un mélange d’esthétiques musicales et chorégraphiques afroaméricaines, africaines, les revendications des femmes noires françaises quant à l’authenticité et la pluralité de leurs identités”

L’idée est de lier la danse, la musique et l’esthétique aux histoires des luttes et revendications de femmes noires, hors “normes”. Ce dispositif permet de saisir les enjeux politiques des musiques et danses jazz et soul/funk, pérenniser et réinventer l‘héritage africain notamment au sein des diasporas, et mettre en exergue “la réappropriation de la fierté noire”, et “l’affirmation des identités de race et de genre”…

crédit photographique : SEKA avec l’aimable courtoisie de Sandra sainte Rose Fanchine et 100DRA SEINTROZ

Sandra sainte Rose Fanchine précise :  “30 nuances de noir(es) raconte dans un mélange d’esthétiques musicales et chorégraphiques afroaméricaines, africaines, les revendications des femmes noires françaises quant à l’authenticité et la pluralité de leurs identités”. En effet, 30 nuances de noir(es) s’empare du Waacking qu’elle lie à la tradition du Marching Band avec ses propres sonorités.  

A l’instar du locking et du popping, le waacking est une danse issue de la Funk, un funkstyle. Le waacking est une danse des années 1970 née à hollywood et  pratiquée par la communauté Gay afro et latino américaine. Ainsi, cette gestuelle “cristallise les transgressions de normes de genre, en étant une danse de réappropriation de son corps et de sa beauté intrinsèque dans un cadre hétéronormatif, où les normes de féminité sont définies par le capitalisme, le patriarcat et la blanchité” explique Sandra.

Ne vous y méprenez pas, ces thèmes comme la performance touchent tout le monde. 

30 nuances de noir(es) propose de sortir des représentations figées, subies imposées ou choisies, des stéréotypes. 30 nuances de noir(es) évoque la mise à la marge quand il ne s’agit pas d’absence de représentation ou d’effacement, montre l’importance des représentations pour se construire. Une manière jouissive de remédier à ces problèmes, de revendiquer sa place au sein de nos sociétés, dans l’espace public, et de reprendre possession de son corps, de sa voix, de son esprit. 

C’est une manière rafraîchissante pour ces corps féminins discriminés racialement de se réapproprier l’espace public, et par la beauté du geste, des protagonistes, par la force de la proposition de partager une expérience libératoire, libératrice dont nous avons toutes et tous tant besoin.

30 nuances de noir(es) ce sont aussi des actions culturelles auprès de femmes, dans les collèges et lycées, associations, dans les conservatoires et fabriques, en danse et musique. 

Sandra sainte Rose Fanchine, la créatice, interprète et chorégraphe de 30 nuances de noir(es) évolue dans le milieu hip-hop notamment en tant que directrice artistique du magazine Radikal ou membre du groupe de streetdance Vagabond Crew dans les années 1990. Elle développe par ailleurs un travail chorégraphique qu’elle lie aux problématiques de genre et d’identité dans le hip-hop comme dans la société. Artiste polyvalente, formée aux danses afro-caribéennes, Sandra sainte Rose Fanchine est interprète dans de nombreuses compagnies telles Difé Kako, Cie Traces/Raphaëlle Delaunay, ou encore La Horde

Elle crée la compagnie 100DRA SEINTROZ qui propose 30 nuances de noir(es) sur lesquelles il faudra compter à l’avenir et qui promettent de secouer, renverser, bouleverser pas mal d’idées et de façon de faire. 

Venez nombreux et nombreuses voir cette œuvre, ce monument, ode aux femmes noires et à la liberté. 

Flavien Louh 

Découvrez 30 Nuances de Noir(es)

à la MC93 à Bobigny ce Samedi 3 Juillet à 16h00 

Gratuit

Crédit photographies de l’article : SEKA avec l’aimable courtoisie de Sandra sainte Rose Fanchine et 100DRA SEINTROZ

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Prochaines dates :
 Le 26 Septembre, Festival Mosaïque, à la Faïencerie de Creil
 Le 3 Octobre, Festival Zébrures d’Automne, Francophonies, Limoges
Sandra sainte Rose Fanchine 
crédit photographique : SEKA avec l’aimable courtoisie de Sandra sainte Rose Fanchine et 100DRA SEINTROZ

Appel à contributions AFRIKADAA : « Racisme, silence, mobilisation… Où en sont les écoles d’art ? »

Appel à contributions AFRIKADAA : « Racisme, silence, mobilisation… Où en sont les écoles d’art ? »

Date limite : Avant le1er Août 2021 – pour un numéro à l’automne 2021


Le racisme structurel est une réalité, présent depuis toujours mais de plus en plus
mesuré et analysé. Aujourd’hui, il apparaît comme un obstacle à l’équité, à l’égalité
et à la justice que chaque personne est en droit d’exiger.
Pour les personnes qui le subissent, ce racisme institutionnalisé souvent difficile à
déceler à l’échelle individuelle, est source de souffrance (mentale et physique) et
agit comme un frein à l’épanouissement personnel, mais aussi professionnel, ce
qu’on appelle un plafond de verre. En plus d’être à la source d’un mal-être
psychique profond, il peut représenter, pour certaines couches sociales, un
véritable danger mortel (violence policière, travailleur·euses exposé·es à des
conditions de travail usantes ou risquées…).
Le racisme structurel est présent dans toutes les couches de la société, et le
monde de la culture ne fait évidemment pas exception. Alors, en ce qui concerne
l’enseignement artistique et ses écoles supérieures d’art et design, ce sujet
apparaît aujourd’hui crucial : c’est dans ces institutions que se dessine le panorama
culturel artistique français de demain, et c’est là que potentiellement se créent les
alliances qui seront fécondes pour la suite.


La revue Afrikadaa se propose donc de réaliser un numéro dédié aux écoles d’art
et de le faire selon trois axes.
La revue sera un espace d’écoute qui recueille des
paroles, des expériences, des doutes, des vécus. Elle sera ensuite un lieu d’accueil
qui fera de la place, donnera à voir et amplifiera des cris, des luttes invisibilisées ou
minimisées. Enfin, elle exposera des pratiques artistiques, des œuvres, des
réalisations qui, geste par geste, forme après forme, contribuent à changer la
donne.

Dans le cadre de ce hors-série, nous souhaitons donc questionner les
discriminations dans les écoles d’art
en accompagnant les voix des étudiant·es
racisé·es, des professeur.es, des militant·es et des chercheur·euses. Nous
souhaitons que cet opus sensibilise les étudiant·es, le corps enseignant et le corps
administratif, tant il est important de ne plus être dans le déni mais d’être dans
l’écoute, tant il faut prendre conscience de la souffrance de l’autre et surtout mettre
en place des actions pour faire évoluer les mentalités et lutter contre ces
discriminations.
C’est le premier axe qu’Afrikadaa propose : écouter, encourager et soutenir la
parole
de celles et ceux qui subissent les discriminations, et donc accompagner les
personnes qui ont le courage de partager ou de dénoncer des faits, rendre légitime
des récits qui ne trouvent pas de lieux pour être formulés.

Le deuxième axe vise à faire d’Afrikadaa le haut-parleur des actions et
mobilisations déjà en cours
. En effet, on observe chez les étudiant·es une forte
prise de conscience, une envie de se questionner, de débattre, afin de faire bouger
les choses. Il s’agit de ne plus subir, mais au contraire d’être force de propositions
pour lutter contre les discriminations structurelles et systémiques et éradiquer ce
fléau qui gangrène nos sociétés. L’antiracisme devient une nouvelle valeur à
défendre mais aussi un horizon d’action à revendiquer. Et pour cela des collectifs
se créent, des groupes de chercheur·ses se constituent, des séminaires ou des
expositions font des propositions… C’est toutes ces initiatives qu’Afrikadaa
rassemble et met en perspective.


Enfin, troisième axe, Afrikadaa mettra à l’honneur des œuvres, performances, films,
installations, sculptures, poèmes, peintures, actions
, etc. qui, d’une façon ou d’une
autre, engagent ces problématiques. Page après page, en feuilletant la revue,
apparaîtra un paysage de l’art plus divers, inédit, traversant des paysages peu
regardés et montrant la vitalité d’une jeune création en train de se faire.


Finalement, ce hors-série d’Afrikadaa pose la question de quelle école d’art nous
voulons pour aujourd’hui et demain ?
Quelle serait une école d’art où serait
enseignée une histoire de l’art plus inclusive, où les étudiant·es, tous·tes les
étudiant·es, seraient réellement au centre du projet pédagogique ? Une école d’art
qui serait un espace d’émancipation et de refuge pour les étudiant.e.s ? Quels
types d’artistes et quels types d’art voulons-nous pour le futur ?


Pour ce faire, nous lançons aujourd’hui un appel à contributions dans toutes les
écoles d’art de France. Vos témoignages sont précieux !


Ainsi, en véritable catalyseurs de changement, nous vous invitons à nous envoyer
vos essais, articles, photos, œuvres, poèmes, et toutes autres contributions autour
de cette thématique.


Les articles libres feront au minimum 600 mots et au maximum 2000 mots (soit
entre 2600 et 10 000 signes) et seront fournis en « .doc ».
Les images et documents photos doivent être fournis au format JPEG et d’une
résolution de 300dpi minimum. Chaque photo doit être nommée avec un titre
explicite et accompagnée d’un texte indiquant le titre de l’œuvre, une description
technique, l’année de réalisation et le nom du photographe.


Date limite pour la réception des articles et autres éléments : 1 aout 2021

Contributions à envoyer à : contact@africanartbookfair.com & zugas.pascale@gmail.com

LA FONDATION H :  EXIL PARISIEN
EN CONVERSATION AVEC MARGAUX HUILLE…

LA FONDATION H :  EXIL PARISIEN EN CONVERSATION AVEC MARGAUX HUILLE…

La Fondation H, créée en 2017, par l’homme d’affaires malgache Hassanein Hiridjee, ouvre en 2019 un espace d’expositions à Antananarivo, Madagascar.

En Septembre 2020, la fondation inaugure un nouvel espace en France, à Paris, 24 rue Geoffroy l’Asnier, à deux pas de la Cité Internationale des Arts.

Afrikadaa avait rencontré Margaux Huille, la directrice de la fondation, avant le confinement. C’était l’occasion de découvrir la Fondation H, sa manière de concevoir les expositions, ses projets et objectifs.

L’artiste Maya-Inès Touam est en résidence à la Fondation H – Paris depuis le 1er Mars. Du 19 mai au 6 juin 2021, elle présente dans l’exposition Fil d’Exil des œuvres créées in situ. Nous avions évoqué le processus de collaboration, de l’élaboration de l’exposition.

Extrait de l’entretien avec Margaux Huille, directrice de la Fondation H. À paraître dans le prochain numéro d’Afrikadaa, Les Révoltes Silencieuses.

Propos recueillis par Flavien Louh, le 9 Mars 2021. | Temps de lecture 9 min.

Avant de rejoindre la Fondation H, Margaux Huille voyage pendant un an et demi sur le continent africain à la rencontre d’artistes du Sénégal à l’Afrique du Sud. Elle travaille quelques années aux côtés du collectionneur Matthias Leridon et dès 2014 au développement de la foire d’art contemporain 1-54 auprès de Touria El Glaoui.

Flavien Louh : D’où parles-tu ? Quel est ton rôle au sein de la Fondation H ?

Margaux Huille : À la Fondation H, depuis le mois de novembre, je suis en charge de penser et mettre en œuvre le projet global de la fondation c’est-à-dire notamment de nos activités à Madagascar, à Antananarivo, qui est le cœur de la Fondation.

Et puis, je suis responsable de nos activités ici, dans l’espace dans lequel on se trouve, le pôle parisien de la fondation, qui est très récent.

Il a ouvert en septembre 2020. J’essaye de faire en sorte que ces deux lieux se répondent et que les activités vis-à-vis des artistes, du public, soient cohérentes, ambitieuses.

La Fondation H – Paris 24 rue Geoffroy l’Asnier, 4e arrondissement © Fondation H

Chaque expo est différente ici ! On essaye de se donner la liberté de se réinventer à chaque fois, de tester des formats, de voir ce qui marche, ce qui ne marche pas. De penser un lieu un peu plus ouvert à l’expérimentation. De laisser de vraies cartes blanches à des artistes…

F. L. : Justement comment arrivez-vous à faire ce lien entre ces deux lieux, ces deux capitales ?

M. H. : Déjà c’est très nouveau pour nous ! On expérimente.

La Fondation H a été créée en 2017. Elle est reconnue d’utilité publique depuis 2018 à Madagascar, où on a ouvert un espace début 2019.

Notre espace d’exposition à Madagascar est donc plus ancien. C’est vraiment le cœur de notre identité. Le président de la Fondation H est un homme d’affaires malgache, il vit à Madagascar, sa vie entière est construite là-bas.

Il y a, en étant à Madagascar, un côté insulaire qui rend tout un petit peu plus compliqué, donc le fait de venir ici nous permettait aussi de créer un nouveau souffle pour les projets. D’avoir des points d’ancrage à deux endroits du monde qui puissent se répondre. Ça paraissait juste !

Et l’idée de développer ce deuxième lieu à Paris, qui a ouvert en septembre 2020 donc il y a 6 mois, était de réussir à nous ouvrir à une perspective plus internationale.

Chaque expo est différente ici ! On essaye de se donner la liberté de se réinventer à chaque fois, de tester des formats, de voir ce qui marche, ce qui ne marche pas. De penser un lieu un peu plus ouvert à l’expérimentation. De laisser de vraies cartes blanches à des artistes…

On fait travailler chaque artiste invité à la Fondation H avec un commissaire, un critique, ou encore un écrivain, qui écrit un texte qui accompagnera l’artiste, il n’y a pas de règle, c’est très ouvert.

L’idée est de mettre en contact des artistes avec des auteurs, des gens de l’écrit au sens large…

Pascale Obolo d’Afrikadaa va écrire sur M’barka Amor, qui est l’artiste qui prend le relais après le projet de résidence et d’exposition de Maya-Inès Touam.

La Fondation H est partenaire de la Cité Internationale des Arts avec qui on travaille main dans la main, notamment à travers le Prix Paritana[1] depuis 2016, des projets de résidences, des workshops.

Maya-Inès Touam nous a fait la proposition d’occuper l’espace en résidence pendant un peu plus de deux mois. Cette résidence aboutira à 3 semaines d’exposition. Pour l’expo de Maya-Inès, la Fondation H a proposé à la Cité Internationale des arts de réfléchir à un / une commissaire et Fannie Escoulen, qui est une grande spécialiste de la photographie au niveau international, s’est proposée d’écrire sur le travail de Maya-Inès Touam. Tout cela crée des échanges très riches.

La Fondation H est malgache, donc on est conscients de la réalité dans laquelle on évolue, et donc de la scène locale malgache. Mais la vocation de la Fondation H est d’être ouverte sur le continent africain dans son ensemble et sur la diaspora, notamment avec notre espace ici, à Paris… L’idée est de pouvoir s’ouvrir à plein de réalités.

FL : D’ailleurs  quel est le lien de Maya-Inès Touam avec Madagascar ?

M. H. : Aucun ! On n’est vraiment pas dédiés à la scène artistique malgache.

La Fondation H est malgache, donc on est conscients de la réalité dans laquelle on évolue, et donc de la scène locale malgache. C’est important et on travaille beaucoup, notamment à Madagascar, avec des artistes malgaches. Mais la vocation de la Fondation H est d’être ouverte sur le continent africain dans son ensemble et sur la diaspora, notamment avec notre espace ici, à Paris… L’idée est de pouvoir s’ouvrir à plein de réalités.

De la même façon, on ne travaille pas exclusivement avec des auteurs d’origine africaine ou de la diaspora. Pour les auteurs et les critiques, on est très curieux de créer des passerelles avec d’autres personnalités, avec des gens qui viennent d’ailleurs, avec un regard tout autre qui peut apporter d’autres choses. On se donne pas mal de liberté dans notre façon de voir les expos qu’on monte et les projets.

Maya-Inès Touam est Franco-Algérienne, elle vit à Paris. Elle nous a fait une proposition qui s’appelle Fil d’Exil où elle travaille sur la migration et l’exil, forcé ou volontaire, de populations d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb vers la France. Elle a un regard sur cette France que l’on voit illustrée ici [une carte de la France créée par l’artiste est présentée, NDLR] qui est un mélange en fait, qui est tellement complexe dans son identité, dans sa culture, du fait de ces migrations.

Il n’y a pas de rapport direct avec Madagascar, même si elle en parle.

Maya-Inès Touam en pleine création lors de sa résidence à la Fondation H – Paris ©Maya-Inès Touam

L’artiste Maya-Inès Touam nous a proposé d’utiliser l’espace de la Fondation H à Paris comme un espace de résidence pendant deux mois.

FL : Les jeudis sont ouverts au public jusqu’à l’ouverture de l’exposition…

M. H. : En fait, c’est très particulier… C’est aussi une expérimentation… L’artiste Maya-Inès Touam nous a proposé d’utiliser l’espace de la Fondation H à Paris comme un espace de résidence pendant deux mois. On a quand même vocation à être tourné vers le public et créer un dialogue avec le public, ici parisien.

Et donc on s’est dit avec elle que ce qui pourrait être intéressant c’est d’ouvrir, une fois par semaine son studio au public, à qui le souhaite. C’est très ouvert, c’est vraiment un jour d’ouverture classique, gratuit, de 11h à 17h, qui permet aux gens qui seraient intéressés aussi de voir la progression du travail d’un artiste.

Par exemple, cette carte qui est devant nos yeux, Maya-Inès Touam est en train de travailler dessus mais la semaine prochaine elle aura une toute autre forme.

Maya est habituée à recevoir du public dans son atelier et ça nous a semblé être une réponse intéressante à ce projet !

Tous les jeudis, il y aura plusieurs choses différentes à voir donc il ne faut pas hésiter à venir toutes les semaines et puis ensuite avoir le plaisir de voir l’exposition finie.

On va aussi beaucoup documenter ce processus de création, poster sur notre site, sur les réseaux sociaux, ce qui permettra de voir l’évolution des différentes pièces qu’elle crée ici, et comment un artiste pense un projet comme celui-là ; comment il le met en œuvre.

FL : Vous avez travaillé avec Joël Andrianomearisoa ou Malala Andrialavidrazana ce qui permet aussi, j’imagine, de toucher beaucoup plus de monde :

M. H. : On n’a jamais travaillé avec Joël sur une exposition entre nos murs. En fait, on l’a simplement, à petite échelle, soutenu sur le mécénat du Pavillon Malgache à la Biennale de Venise en 2019 [c’est le premier pavillon de Madagascar à la Biennale, NDLR].

Mais effectivement Malala, elle, a travaillé avec nous directement ; elle a inauguré l’espace parisien avec une très belle exposition qui s’appelait Les échos du monde [Les échos du monde du 3 septembre au 30 octobre 2020, Fondation H – Paris].

Et oui, effectivement, Malala a une aura qui nous dépasse, et c’était très important, primordial de pouvoir travailler avec une artiste comme elle, qui tout à coup, nous amène toute son expérience, son réseau bien entendu aussi, sa façon de travailler, ses conseils… Malala est ainsi comme la marraine symbolique de la Fondation H – Paris.

On est le réceptacle qui permet peut-être à cette révolte de toucher un plus grand nombre de gens

FL : Qu’en est-il des autres artistes moins visibles, le thème du prochain numéro d’Afrikadaa est les révoltes silencieuses : est-ce que ça te parle tout ça, ce genre d’engagement ?

M. H. : Bien sûr, ça me parle !

Des artistes moins visibles… je pense que le plus un joli exemple, c’est la prochaine exposition qu’on va présenter à la Fondation H – Tana, qui ouvrira le 17 avril. C’est un artiste qui s’appelle Tahina Rakotoarivony [Tahina Rakotoarivony : Nofy an-tsary (Rêve imagé), du 17 avril 2021 Au 04 juin 2021, Fondation H Antananarivo].

Tahina, c’est un très bon exemple de cette notion je pense. C’est une personne qui depuis 20 ans évolue sur la scène culturelle et artistique malgache, qui est extrêmement engagée, qui a créé IS’ART – qui a été pendant ces 20 dernières années la plateforme commerciale la plus visible à Tana – et qui en parallèle a développé une pratique artistique qui lui est propre.

Tahina, c’est un homme qui a réussi contre vents et marées à tenir le cap de ce qu’il pensait être juste…

Il a créé un groupe, il a créé des échanges, il a créé des interactions, il a soutenu financièrement des artistes en vendant leur travail. Ce que lui a fait avec son entourage, avec la scène culturelle à Tana, c’est remarquable !

Mais est-ce silencieux ? Peut-être, je ne sais pas si « silencieux » c’est le bon mot, parce qu’il ne l’est pas, Tahina… C’est silencieux pour nous en fait, à notre regard, à nous.

Quand tu arrives à Tana et que tu commences à explorer la scène locale, c’est omniprésent son mouvement, toutes ces collaborations qu’il a créé.

Donc pour nous, d’inviter quelqu’un comme lui à présenter son travail et une nouvelle série sur le thème de la résilience à la Fondation H – Tana, c’est une façon de mettre en lumière son travail, son investissement sur la scène locale, et peut-être [d’accéder] à un public un peu plus large que celui auquel il est habitué à parler.

Donc ça, à mes yeux, c’est une belle révolte silencieuse… On est le réceptacle qui permet peut-être à cette révolte de toucher un plus grand nombre de gens.

Tahina Rakotoarivony réalise une oeuvre éphémère à la Fondation H –Antananarivo © Fondation H

On a aussi un axe de réflexion sur des thématiques de formations et des modules d’accompagnement…

Et puis on a aussi un axe de réflexion sur des thématiques de formations et des modules d’accompagnement qui sont plus professionnalisants et qui donnent des cartes concrètes aux artistes, pour pouvoir créer un dossier de présentation… Leur donner éventuellement des contacts ; organiser des lectures de portfolio avec des artistes qu’on invite à la Fondation H…

FL : De plus, vous avez fait des visites virtuelles auprès des écoles… Est-ce amené à se développer de façon pérenne ou est-ce que ça fait partie des expérimentations ?

M. H. : Ça fait carrément partie des expérimentations !

Ces visites-là ont été faites en 2018–2019 parce que la Fondation H était mécène d’une exposition au Musée du Quai Branly qui s’intitulait Madagascar Arts de la Grande Île.

Parce que c’était la première fois depuis plus de 50 ans que l’art malgache était présenté de cette façon là dans un musée international de la stature du Quai Branly, il nous avait semblé important de réussir à créer un lien avec le public local à Tana.

Donc oui l’idée c’est deréussir à pouvoir remettre en place de tels formats.

Aujourd’hui avec nos expositions à nous, on n’en a pas forcément la capacité. L’ampleur de nos expos ne s’y prête pas forcément, cependant on essaye de le faire.

On est mécènes d’une exposition qui fait partie de la Saison Africa2020 qui s’appelle Memoria, récits d’une autre Histoire qui est présentée au Frac Nouvelle-Aquitaine / MECA. Et qui n’a pas pu, hélas, encore ouvrir au public mais qui est accrochée. 

On travaille en collaboration étroite avec le FRAC pour justement créer et/ou récupérer du contenu de médiation, mettre en place différents petits modules pour rendre l’exposition qui est à Bordeaux accessible à un public scolaire malgache.

Vues d’exposition de Mémoria : récits d’une autre Histoire

[1] Créé en 2016, le Prix Paritana « soutient la scène artistique malgache (artistes de nationalité malgache ou résidant à Madagascar) en organisant un prix d’art contemporain, remis chaque année à trois artistes ». Le Prix est ouvert à tous les mediums et « encourage le dialogue entre les cultures et rend possible la construction et la diffusion de projets artistiques à Madagascar et à l’international ». De plus, « présidé par Eric Dereumaux, Fondateur de la Galerie RX, le Prix Paritana est soutenu par la Fondation H et Air France. Il est organisé en collaboration avec la Cité internationale des arts et l’Institut Français de Madagascar », indique le site internet. Paritana​ [EN LIGNE] :  https://www.paritana.com/index.php/prix

Dû à la situation sanitaire, les visites du jeudi n’ont pas pu se tenir néanmoins, Maya-Inès Touam a travaillé à partir entre autres, de textiles, d’objets, et de photographies. Son exposition Fil d’Exil est programmée du 19 mai au 6 juin 2021 à la Fondation H – Paris. L’occasion de découvrir son travail dans l’intimité de l’espace parisien.
Maya-Inès Touam
Fil d’Exil
Exposition du 19 mai au 6 juin 2021
Fondation H Paris,
24 rue Geoffroy l’Asnier
75004 Paris, France
https://www.fondation-h.com/
Tahina Rakotoarivony
Nofy an-tsary (Rêve imagé),
Exposition du 17 avril 2021 au 4 juin 2021
Fondation H Antananarivo
Immeuble Kube D, Zone Galaxy Andraharo
Antananarivo, Madagascar
Du lundi au vendredi de 9h à 17h
Entrée libre
https://www.fondation-h.com/
Memoria, récits d’une autre Histoire
exposition du 5 février au 20 Novembre 2021
FRAC Nouvelle-Aquitaine / MECA
5 Parvis Corto Maltese
22800 Bordeaux
https://fracnouvelleaquitaine-meca.fr/
https://www.saisonafrica2020.com/fr

Illustration de couverture : Maya-Inès Touam à la Fondation H – Paris ©Maya-Inès Touam

La Fondation H… en quelques dates :  

2016     Création du Prix Paritana, organisé par l’Association PariAfrica.  
La Fondation H est mécène du Prix  

2017     Création de La Fondation H à Madagascar,  par Hassanein Hiridjee, PDG d’Axian  

2018     La Fondation H est reconnue d’utilité publique à Madagascar    
Mécène de l’exposition Madagascar : Arts de la Grande Île au Musée du Quai Branly  
2019    Ouverture d’un espace d’exposition à Antananarivo, Madagascar  
Première exposition avec Madame Zo : L’art au quotidien    
Mécène de Joël Andrianomearisoa pour le Pavillon Malgache
à la Biennale de Venise 2019  

2020    Ouverture d’un second espace d’exposition à Paris, France  
Exposition de Malala Andrialavidrazana : Les échos du monde    

2021     Mécène de l’exposition Memoria, récit d’une autre Histoire  
FRAC Nouvelle Aquitaine, Bordeaux    
Mécène de l’exposition Katia Kameli, Elle a allumé le vif du passé  
FRAC PACA, Marseille  
Expositions (sélection) :  

Maya-Inès Touam : Fil d’Exil, du 19 mai au 6 Juin 2021, Fondation H Paris  

Tahina Rakotoarivony : Nofy an-tsary (Rêve imagé), du 17 Avril au 4 Juin 2021, Fondation H Antananarivo  

Christian Sanna : Chère Embona, du 15 février au 26 mars 2021, Fondation H Antananarivo  

Christian Sanna : Lettres à Embona,du 2 décembre 2020 au 23 janvier 2021, Fondation H Paris  

Antananarivo Ligne 11, du 19 novembre 2020 au 22 janvier 2021, Fondation H et du 10 mars au 25 avril 2021, Hôtel de Ville, Antananarivo  

Malala Andrialavidrazana : Les échos du monde,du 3 septembre au 30 octobre 2020, Fondation H Paris  

Matchbox D. : Vices & virtues, du 28 juin au 31 juillet 2019, Fondation H Antananarivo  

Madame Zo : L’art au quotidien,du 22 mai au 7 juin 2019, Fondation H Antananarivo  

Joël Andrianomearisoa : J’ai oublié la nuit, du 11 mai au 24 novembre 2019, Pavillon Malgache à la 58e Biennale internationale d’art contemporain de Venise May You Live In Interesting Times  

Madagascar. Arts de la Grande Île, du 18 septembre 2018 au 1 janvier 2019, Musée du Quai Branly Jacques Chirac, Paris  

Les Fables du Calao », une installation sonore et visuelle dans le quartier de la Goutte d’Or

« Quand la vie devient poids et le moi, sujet aux abois On pense qu’il faut se frayer un chemin, se donner les moyens de réussir, demain, Je sais, pour toi il faut partir mais si partir c’est mourir un peu Partir vers l’inconnu c’est peut-être périr, c’est supporter cet affront qui n’a de réalité que celle du front Pense, pense à ceux qui sont partis hier, qui sont en vie, à ceux qui sont partis qui ont péri… » Les mots de la poétesse Ernis Ernis s’imposent à nos oreilles tandis que, des yeux, on cherche un oiseau, un calao aux couleurs vives, fièrement élevé. Celui-là, il est bleu. Je ne connaissais pas le quartier mais maintenant, je l’éprouve plus que si j’avais fait ma promenade en silence. Depuis avril 2021, il est possible d’apercevoir des calaos colorés en résine perchés dans les rues du quartier de la Goutte d’Or, dans le XVIIIe arrondissement. Ils sont l’initiative du Cercle Kapsiki, un collectif d’artiste créé en 1998 à Douala, au Cameroun, du collectif Mu, de l’institut des cultures d’Islam (ICI) et ce, en partenariat avec la Cité internationale des arts. L’institut des cultures d’islam se situe au cœur du quartier de la Goutte d’or. Il s’agit d’un lieu ouvert à tous dont le but est de faire connaître la diversité des cultures d’Islam contemporaines dans le monde. l’ICI veut valoriser l’héritage de ces civilisations trop peu connu. C’est un lieu d’échange, de dialogue, qui touche un large public. L’ICI accueille actuellement l’exposition « Zone Franche » dans le cadre de la saison Africa 2020. Cette installation a été réalisée dans le cadre d’un appel à projet lancé en 2019 : « embellir Paris », visant à agrémenter les espaces urbains. Les artistes Hervé Yamguen et Hervé Youmbi, membres du cercle Kapsiki,

ont donc effectué une résidence de trois mois à la villa Belleville afin de donner vie à ce projet singulier. Il ne s’agit pas seulement de servir la ville dans un but purement esthétique, cette installation questionne la place de l’art dans l’espace urbain. Chaque oiseau, géniteur d’une nouvelle expérience multi sensorielle. On marche dans la rue. Chaque silence, une respiration, avant de se retrouver bercé par le chant des oiseaux. Nos pas s’arrêtent devant un calao de couleur, se détachant du paysage urbain. Mais tout continue à vivre autour de nous, la ville s’anime tandis que nous écoutons les mots qui nous sont confiés. Le projet artistique est nommé « Les Fables de Calao », cette idée d’histoire qui nous est contée, on la retrouve effectivement alors qu’on navigue dans la ville. S’agit-il même peut être d’une transmission. Afin d’accéder aux enregistrements, il faut se munir de son téléphone portable ainsi que d’un casque ou d’une paire d’écouteur. Une histoire nous est alors contée, au fur et à mesure qu’on avance dans la ville. Chacun se retrouve seul avec le son dans ses oreilles. On marche donc dans la ville en cherchant l’oiseau totem, le point de repère, comme si l’animal allait prendre vie et nous conter une histoire. Un Calao est un oiseau, un thème important dans cette installation. En effet, on peut par exemple entendre les chants des espèces présentes à Paris, mais aussi des calaos à becs rouges. Ici, le Calao se dresse comme un symbole fort de l’art africain, il nous apparaît comme un guide, un totem s’élevant dans les airs pour nous guider. Une puissance spirituelle. Il se détache d’un environnement auquel il n’appartient pas naturellement et s’impose gracieusement. Il s’agit également de célébrer une diversité, celle des cultures présentes dans le quartier où s’étend l’expérience. C’est pour cette raison que les différents enregistrements qu’il nous est donné à entendre ont été récoltés dans ce quartier multiculturel de Château Rouge Barbès mais aussi dans la ville originaire du collectif « Le cercle Kapsiki » : Douala, au Cameroun.

La ville est un espace bien singulier pour une installation, déjà sursaturée de signes. Dans un espace urbain, on marche vite. On suit les signes, comme des automates. Un panneau stop, un passage piéton. Le feu est rouge. Il devient vert. Un calao, ça signifie quoi ? Je vois l’oiseau, et je m’évade ? Quel est ce nouveau signe à assimiler ? En réalité, cette installation nous invite et nous incite à marcher, à nous promener ou plutôt à flâner. Nous intégrons la figure du flâneur de moins en moins répandue dans des villes moins adaptées à ce genre d’activités anormalement lentes pour un espace urbain C’est une autre façon d’aborder l’art. Le sortir de l’espace autoritaire de la galerie. Espace qui peut en décourager plus d’un, c’est la galerie qui vient à eux. Et ce genre d’initiative prend tout son sens dans la situation sanitaire actuelle. Beaucoup de lieux culturels et de rencontres ont vu leurs portes se fermer. En 2021, flâner dans la rue et se laisser conter des histoires prend une tout autre dimension. Alors que certains espaces de monstration se retrouvent fermés au public, nous avons pris l’habitude de sortir moins, uniquement pour ce qui est nécessaire, mais certainement pas pour flâner. Ce type d’installations au sein même de la ville, peut être perçu comme une respiration, pour la culture. Le calao, un oiseau porte bonheur. Voir des oiseaux aussi colorés dans une ville meurtrie par une situation compliquée, est peut-être, en réalité, porteur d’espoir.

Assya AGBERE, née le 1er Novembre 2002 est étudiante à la Haute Ecole des Arts du Rhin à Mulhouse depuis 2019.

Réjouissons-nous de l’annulation du concours du Mémorial des Tuileries, lequel éradiquait du récit national l’essence même de notre africanité.
Avoir pu faire entendre ma position, est pour moi une victoire…

Ma candidature s’est retrouvée au cœur de la polémique du Mémorial en hommage aux esclaves, dont le cahier des charges imposait l’inscription des 200 000 noms attribués aux nouveaux affranchis.  Avec 10 experts[1], j’ai rédigé, pas moins de quinze pages démontrant mes réserves à voir ces noms exposés, ce qui aurait nécessairement oblitéré à jamais notre origine africaine. Le risque alors était que ce projet pouvait également attiser de nouvelles tensions.

Ma proposition consistait en partie à renommer cette liste par des noms africains en impliquant des milliers de scolaires. Cette performance sonore aurait permis, à l’échelle nationale, de rappeler l’interdépendance entre la France et l’Afrique ; réalité généralement peu comprise ou peu connue.

L’appel des Tuileries revenait à du pur tokenism, à savoir, un simple faire-valoir pour taire tout débat sur la nécessaire reconnaissance des Afro-descendants au sein de la République.

A travers l’inscription des noms administrés, la France aurait donné l’image d’un pays qui se dédouane rapidement de ses crimes passés d’une part et de son obligation à rectifier le discours national, ce qu’exigent plusieurs associations.

Si la France a un problème avec son passé esclavagiste, il n’en demeure pas moins qu’il nous revient à nous, arrière-petits-fils d’esclaves, de prendre les rênes pour sortir des discours sclérosés et des visions assimilationnistes qui nous divisent.

Les études culturelles internationales au sens large, doivent nous servir. La contribution de la France sur les questions décoloniales, reste trop infime, ce qui va même jusqu’à provoquer une certaine gêne chez nos compatriotes qui expérimentent à l’étranger, un autre modèle de diversité pleinement épanouie. Sans faire du French Bashing, notre pays n’a pas toujours bonne presse, hors frontières, du fait même du décalage entre ses velléités symboliques à reconnaître son passé sombre –surtout à l’approche des présidentielles- et les réalités du terrain, notamment pour les banlieues et les ultramarins. L’hypercentralisation des discours ne passe plus pour des compatriotes basés loin de Paris ou qui excellent hors de France.

Il convient d’éviter l’éradication de toute trace africaine : notre héritage s’est déjà vu confisquer notre filiation, religion et patronymes africains. Que je m’appelle « Ferly » ou « Tartampion » ne doit pas faire de moi un être qui valorise aveuglément un nom imposé. Ce serait renier doublement mes aïeux, lesquels à leur arrivée d’Afrique, portaient un nom à haute valeur symbolique et une traçabilité protégée par les griots, ces experts de la généalogie au sein de la tribu. C’est cela qu’il nous faut réparer aujourd’hui et non faire allégeance à des noms « francisés, christianisés » imposés souvent dans l’irrespect le plus cru: « Gros-Désir , Blanc, Clitoris… ».

Le terme « Afro-Américains » replace l’apport des Africains dans la construction même des Etats-Unis. Des célébrités qui par la force du métissage, ont aujourd’hui la peau très claire, sont fières de revendiquer leur lien à l’Afrique, et de vanter le « Black is Beautiful » loin de toute forme de honte.
La célébration des noms à Paris, aurait entrainé peu-à-peu, la disparition de cette part identitaire africaine de nos familles, lesquelles se « blanchissent » inéluctablement par le biais des rencontres amoureuses et des migrations forcées. L’esclavage français se serait alors très vite réduit à un épiphénomène au sein du discours national de cette ancienne puissance coloniale, laquelle n’aurait eu que 200 000 noms à commémorer. Pour une question mémorielle, nous sommes loin du compte ! Sur tout sujet sensible, il convient d’être prudent et de ne pas se tromper de débat. Les réactions épidermiques pour le maintien des noms de 1848, traduisent un manque de réflexion au sein de la société pour adopter une position consensuelle porteuse de sens pour les générations futures.

A l’inverse des USA, où les lobbies ont œuvré durement, la France échappe à l’étiquette d’ancien pays esclavagiste dans l’imaginaire collectif.

Dire que l’on est « Afro-descendant », c’est pourtant bien rappeler le crime contre l’humanité au quotidien, surtout que celui-ci perdure. Cette inscription au sein même du langage EST un acte mémoriel pour les Africains déportés. Cela n’a rien d’hypocrite, ne coute pas 1 million d’€ et évite à plusieurs millions de personnes, des souffrances psychologiques causées par l’aliénation à se croire ce qu’elles ne sont pas. Si un enfant demandait la définition d’un « Afro-Franco-Caribéen », il obtiendrait nécessairement la référence à l’esclavage, système sur lequel repose l’actuel système libéral. En effaçant toute trace à l’Afrique, ce mémorial contribuait pernicieusement, à réduire l’ampleur du crime à une stèle érigée sur 300m2 au fond d’un parc parisien. Pire, il faisait primer l’acte de « résurrection » des Africains en citoyens français. La France joue sur l’ambiguïté du fait que l’esclavage n’a pas eu lieu en Hexagone. Ainsi, la jeunesse Française associe l’esclavage principalement aux USA, sans se sentir concernée par cette histoire. Idem pour les grandes familles dont la fortune repose sur l’esclavage, directement ou indirectement. L’éloignement géographique ne facilite pas l’ancrage de ce pan de l’histoire au sein des consciences nationales. Ce qui est doublement criminel.

Le CM98 a opéré un travail remarquable de filiation pour les familles Afro-descendantes, en besoin de réponses sur leur lignée. Cependant, ces  heures de collecte et de mise en valeur des noms attribués à nos ancêtres Africains, doivent se célébrer dans la cellule familiale et communautaire sur le sol où a sévi l’esclavage : l’exemple du Morne-Mémoire de la commune des Abymes en Guadeloupe est, tout comme la Whitney Plantation aux USA, très pertinent.

Par contre, l’insistance du CM98 à vouloir ériger la liste de ces noms dans la capitale, traduit à la fois un conflit générationnel –mimétisme du Schœlcherisme- et une méconnaissance de l’avancée des travaux universitaires des descendants d’esclaves à travers le monde, lesquels pointent du doigt grandement la France et son principe d’assimilation. Citer Stuart Hall et Glissant sans appliquer leur propos ne sert à rien.

Il m’a été rapporté que ma candidature a fortement été remarquée par le jury, lequel aurait même envisagé ma proposition pour la pré-sélection qui retenait 5 candidats sur 80. Pourtant, je remettais en question la validité de ce mémorial que j’envisageais formellement de réformer.

Ma structure L’Artocarpe, promeut l’art contemporain depuis 2009. Nous menons sur l’international, des réflexions de laboratoire intitulées A. CURE : Alternative curating. L’idée est de repenser (et re-panser) certaines pratiques curatoriales des créations des Afro-descendants, lesquelles sont parfois des vrais remèdes (cure en anglais) contre l’arrogance de ceux qui s’octroient le droit de parler en notre nom.

Une exposition rétrospective de l’artiste Jean-Michel Basquiat au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris en 2010 m’a fait prendre conscience de l’inconvénient à manquer de diversité: trois commissaires –tous Français « blancs »- présentaient l’artiste, sans aucune expertise biographique. Ils n’ont pas su identifier un portrait pictural titrant « VNDRZ » alors qu’il renvoyait à l’un des plus grands photographes noirs de Harlem: (James) Van Der Zee. De tels exemples font légion !

Malgré l’indélicatesse de la part de la plateforme du concours des Tuileries à couper tout échange avec les postulants depuis Octobre 2020 ; malgré deux mois de travail non payés  pour toute mon équipe qui a cru en mon projet, je me réjouis de l’abandon de cet appel, retransmis par la presse lundi dernier. Cela prouve bien que l’art et les artistes sont à même de faire avancer les débats qu’un tel mémorial sous-tend, et ce au plus haut niveau!

Il manque une sensibilisation auprès de tous les publics et pas uniquement avec le CM98 qui semble avoir été la seule association consultée. Durant le confinement de mars 2020, j’interpellais une responsable de la Culture au Conseil départemental de Guadeloupe au sujet des travaux d’agrandissement du Musée Schœlcher de Pointe-à-Pître, lequel me semblait devenir inapproprié. Quelques jours après mon message, se sont tenus les déboulonnages des statues de Schœlcher en Martinique et dans plusieurs pays du monde. Il convient donc d’entendre les artistes qui sont bien plus que des simples « plasticiens » : leurs œuvres reflètent souvent le pouls social ambiant…

En poursuivant ce mémorial, l’Etat allait à la discorde mais surtout au ridicule. J’ai le souvenir de l’emplacement d’une église sur le site mémoriel de Gorée au Sénégal : les Afro-Américains refusaient d’y entrer et allaient même jusqu’à cracher à la porte en signe de colère contre le pouvoir religieux complice.

Sémiologiquement le message envoyé par un mémorial célébrant la mémoire des Africains à travers des noms français, revenait à la glorification de l’entreprise coloniale et donc des bienfaits de la colonie, ce que des lobbies Afro-Américains ainsi que nos jeunes -qui à juste titre, ont soif de justice sociale-, n’auraient pas laissé passer.

Malcom Little n’a pas pris son nom de Malcom X par hasard… Il envoyait un message clair à la postérité d’une nécessaire mise à distance avec toute entreprise esclavagiste, coloniale y compris  leur rhétorique. Mieux vaut sacraliser la dépouille d’un esclave inconnu ; ce qu’à mon sens, un tel mémorial –voire également, le Mémorial ACTe (MACTe)- auraient dû faire.

Il y a des années, alors que je lui demandais de s’exprimer sur une déclaration de la Commission for Racial Equality, laquelle invitait la communauté noire de Grande-Bretagne à « s’intégrer », l’illustre Stuart Hall m’a lancé: « No surrender[2] ! » en me faisant bien comprendre notre droit à rester nous-mêmes (Afro-descendants) sans jamais laisser quiconque remettre en cause notre Africanité. C’est aussi le message Glissantien, qui prône la reconnaissance d’une diversité sans devoir se fondre dans un moule formaté.
Il est temps de repenser ce mémorial collectivement car le CM98 faisait ici, fausse route. Les artistes ont une véritable carte à jouer en termes de propositions et d’apports en connaissances… Quant à la France, elle a tout à gagner en matière de revalorisation de son image sur l’international, en prenant en compte la voix des artistes, surtout en ce qui concerne cette importante et incontournable question mémorielle.

Le Moule, Guadeloupe – 10 mars 2021

Joëlle Ferly

Artiste et Fondatrice de L’Artocarpe, contemporary art contemporain (depuis 2009).

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/03/08/memorial-des-victimes-de-l-esclavage-l-appel-a-candidatures-annule_6072372_3212.html

Le Mémorial des victimes de l’esclavage verra-t-il le jour aux Tuileries ?

https://www.telerama.fr/sortir/le-memorial-des-victimes-de-lesclavage-verra-t-il-le-jour-aux-tuileries-6836036.php

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/02/22/a-paris-le-memorial-des-victimes-de-l-esclavage-aux-tuileries-dans-l-impasse_6070824_3212.html

Faut-il afficher les noms d’esclaves sur le Mémorial des Tuileries ? La question divise

Pierre Lacombe • Publié le 11 février 2021 à 15h07, mis à jour le 11 février 2021 à 15h55

https://la1ere.francetvinfo.fr/faut-il-afficher-les-noms-d-esclaves-sur-le-memorial-des-tuileries-la-question-divise-932116.html

Extraits :

“L’Etat français allait au ridicule” : L’artiste guadeloupéenne, Joëlle Ferly, qui elle non plus n’a pas été retenue pour son projet, partage néanmoins les réticences du ministère de la Culture. “La raison pour laquelle je ne souhaitais pas voir les noms recueillis par le CM98 est que la lecture de ces derniers n’aurait jamais eu la même résonnance qu’en Guadeloupe, où la présentation des listes de noms avait été acheminée dans les diverses communes qui accueillaient l’exposition itinérante. Le travail du CM98 est remarquable, mais cela reste un travail d’archives avec lequel toute famille concernée doit conserver une juste distance. Sacraliser l’injure ne rime à rien !”, affirme-t-elle dans un communiqué. Et l’artiste d’ajouter, “en affichant des noms aussi barbares que “Mme Vulgaire”, “Mme Gros Désir” ou “Clitoris” , l’Etat français allait droit au ridicule vis-à-vis de l’international, bien plus avancé sur la question sociale post-esclavagiste.”

L’artiste conclut son communiqué en revenant sur son projet, comme pour mieux le défendre dans ce moment de polémique sur les noms d’esclaves. “Ma proposition prenait donc le contre-pied du cahier des charges en renommant les 200 000 patronymes imposés, par des noms africains qui auraient été recherchés par tous les scolaires de France ! Ainsi, cela aurait forcé les jeunes à mieux saisir l’aspect spirituel contenu dans la nomination d’un individu, ce qui n’a jamais été le propos de l’administration coloniale, affairée à dresser au plus vite les registres d’états-civils des esclaves affranchis. Ma performance aurait été à l’échelle nationale et le mémorial aurait été partiellement inscrit dans toutes les mémoires des petits Français. Je le souhaitais comme une révolution de l’intérieur, qui contribuait alors au processus de changement des mentalités”.  

“Les noms ou rien”: L’association CM98, qui milite pour la réhabilitation et la défense de la mémoire des victimes de l’esclavage colonial, est en profond désaccord avec cette approche et défend ardemment la publication des noms. “Le fait de mettre ses noms à la postérité, c’est je crois une réparation symbolique majeure, qui indique que la France reconnait avoir fait l’esclavage, que c’est un crime contre l’humanité […] Nous avons trouvé des noms qui sont effectivement péjoratifs, c’est justement là qu’on va pouvoir dire que cel a été fait par la France. Quand on parle de crime contre l’humanité, c’est qu’il y a un crime contre l’humain. Le crime contre l’humain, c’est celui-là, que cette origine-là, nous en ayons honte, que nous n’arrivons pas à la porter… C’est l’inverse qui doit arriver, c’est les autres qui doivent dire : ‘nous avons fait un crime, nous nous repentons sur ce crime’. C’est essentiel”, affirme Emmanuel Gordien, président de l’association CM98. Ecoutez-le, interviewé par Tiziana Marone :  

Mercredi dernier, des représentants du CM98 ont été reçus à la présidence de la République, indique le journal France Antilles. “Si la volonté du président de la République, a été clairement réaffirmée, en revanche, aucun calendrier n’a été clairement précisé sur la sélection des candidats et surtout de l’œuvre. Suite à cet entretien nous n’avons pas d’après nous l’assurance formelle de voir graver les noms de nos aïeux sur ce monument”, affirme Josely Bonnet Dorothée, secrétaire du CM98.


[1] Dont le jeune architecte Etienne Roussas et le cabinet de l’architecte Emile Romney, L’Historien Claude Hoton, L’auteur Guy Lafages, Le styliste Jean-Marc Benoit, Le commissaire d’exposition Olivier Marboeuf (Un lieu Pour Respirer – ex espace Khiasma), La chargée de mission Fabienne Pourtein (Maison des Suds), Le cabinet d’étude SOW CSP, L’expert en MO, Mr Olivier Maes, La Fondation Fore et Le Dr Henry Joseph (Phytobokaz).

[2] Pas de capitulation! (trad. proposée).

Le Paris de 1-54 chez Christie’s

Mous Lamrabat, “Fresh from the garden of compton”, 2019. Courtesy Loft Art Gallery

Pour sa première édition à Paris, la foire d’art contemporain 1-54 s’invite chez Christie’s

La foire 1-54 Contemporary African Art Fair consacrée à l’art contemporain d’Afrique et de sa diaspora s’est installée dans le paysage artistique et est devenue, en quelques éditions, incontournable. Depuis 2013, 1-54 officie à Londres, New York et plus récemment Marrakech. Avec les restrictions dues à la situation sanitaire, le choix a été fait de s’installer à Paris plutôt qu’à Marrakech.

Pour cette mouture parisienne, 1-54 et Christie’s s’associent à nouveau fortes de leur expérience londonienne. La foire créée par Touria El Glaouia l’ambition de répondre à un besoin de plateforme et de lieu de rencontre entre artistes, collectionneur.euse.s, professionnell.e.s, et public. Son nom, en référence aux cinquante-quatre pays du continent africain, est synonyme de qualité. Qu’en est-il pour cette édition très spéciale ?

Face aux restrictions dues à la Covid-19, la foire fait escale à Paris avant de retourner, très prochainement espérons-le, sur le continent africain décidément en manque d’offres. 1:54 peut s’enorgueillir d’étoffer l’offre de la Saison Africa 2021 (anciennement 2020). Respect des mesures barrières et de distanciation, du gel et des masques à disposition ainsi que des visites sur réservation d’un créneau horaire, sont de mise pour assurer le bon déroulement de l’événement.

Beaucoup de valeurs sûres, de (re-)découvertes et quelques artistes émergents sont au menu.

Le confinement source d’inspiration :

Le confinement, l’isolation, sont, pour certain.e.s artistes des moments propices à la création au quotidien, la révélation de l’intime et des éléments constituant nos sociétés, à l’image de Nu Barreto ou des autoportraits de Didier Viodé. Ou quand les œuvres se font journaux intimes et carnets de voyage intérieur.  

Nú Barreto, Traços Diário 3, 2020. Courtesy Galerie Nathalie Obadia

Ainsi, nous retrouvons les œuvres de Nu Barreto, qui intègre peintures, photographies, textiles, dessins, et symboles forts au service de narrations multiples et diverses. L’artiste porte une attention particulière à la notion d’espace. Oeuvres magistrales, théâtres de scènes de vie où les drapeaux montrent toute leur force symbolique et évocatrice, se font sculptures ou installations.

Pendant le confinement l’artiste dessine quotidiennement explorant l’idée d’intérieur et d’extérieur, la dualité et la complémentarité qui y a trait, non sans humour. Adam et Eve se retrouvent ainsi confinés à l’intérieur d’une bouteille.

Les masques ne sont pas en reste avec, par exemple, Pascale Marthine Tayou ou Emo de Medeiros. Le premier revient avec humour sur les masques sociaux, sociétaux, leur fonction cathartique, des doubles masques en bois et en verre accompagnés de miroirs. Le second crée des œuvres interactives aux formes futuristes avec des led reprenant le système de divination du Fa.

Des œuvres de qualité :

La galerie 127 spécialisée dans la photo, la montre sous toutes ses coutures. La trame est apparente chez Fatima Mazmouz, Carolle Benitah intervient sur ses images avec de l’or ou de la broderie de soie, MoBaala crée de fascinants collages sur papier avec de la gouache et narre de nouvelles mythologies, Dada n’est pas loin. Le texte et la poésie se mêlent aux images à l’instar de la photographie de Sara Imloul créatrice de nouvelles images d’archives ou encore Mouna Saboni abordant les thématiques de territoires et frontières, de rapport à la nature et écologie, d’exils et d’identités, au travers de portraits, de paysages ou de tableaux où la photographie vernaculaire rencontre la poésie.

Mo Baala, “UNDER THE RAIN”, 2020, Collage and drawings, 1 work of 28 pieces of 15 x 20 cm. Courtesy of Galerie 127.

Les œuvres mixed-media de Joana Choumali tiennent le haut du pavé de ce 1-54 Paris, à la Gallery 1957 et à la Loft Art Gallery (le travail est présenté sous la forme d’une vidéo). La force des photographies est soutenue par la broderie où l’acte et la gestuelle ont une portée métaphysique ou thérapeutique.

Autre sensation de la foire, Roméo Mivekannin reprend dans ses dimensions originales  Le Radeau de la Méduse, avec son visage en lieu et place de ceux des protagonistes. C’est une des œuvres les plus marquantes, témoin s’il en est de la capacité des artistes, galeries et foire de proposer des œuvres  monumentales comme des formats plus petits. Roméo Mivekannin réinterprète des classiques et propose aussi des portraits, retour à ses premiers amours…

Luttes, résistances, réappropriation – de l’espace, du corps, d’œuvres ou de l’Histoire – sont les ingrédients de son œuvre présentée chez deux galeristes Éric Dupont et Cécile Fakhoury. Cette dernière montre également des artistes ivoiriens tels Ouattara Watts ou Jems Robert Koko Bi qui offrent chacun une vision des relations à nos semblables, aux autres et au cosmos. Nous nous élevons.

Joana Choumali, “WE SHOULD HAVE NEVER STOPPED SWINGING”, Series Alba’hian, 2020 Mixed media, embroidery and collage manual on digital photo printing on cotton canvas embroidery on chiffon and tulle over cotton. Gallery 1957

L’œuvre extrêmement documentée de Sue Williamson chez Dominique Fiat prolonge l’expérience de l’exposition de l’artiste entre les murs de la galerie. L’Apartheid, la ségrégation et le racisme comme le traitement des corps noirs sont les thématiques explorées par Williamson. Des photographies d’archives, issues de brochures de tourisme, sont entourées de plaques de métal alors que des harnais, des barbelés, des chaînes et des fils les couvrent. Classification, uniformisation, chosification… Le discours sur les Hottentotes, Zulus, Bantous ou Xhosa renvoie aux heures les plus sombres de l’humanité. 

Marie-Claire Messouma Manlanbien propose au travers d’objets et de médiums hétéroclites, pour le moins en apparence : raphia, coquillages, jouets, grattoirs, filets, cheveux, minéraux, métaux pour créer et révéler hybridations, créolisations et syncrétismes.            

Ses œuvres illustrent les relations complexes entre formes, objets, concepts et êtres vivants, s’inspirant notamment des pratiques traditionnelles Akans (Côte d’Ivoire, Ghana…), puisant dans la culture populaire et questionnant la notion de féminin.

Larry Amponsah, lui, pense la fabrique de l’image, son impact, sa production, son sens, sa puissance, en particulier en ce qui concerne les narrations sur les noirs, la tendance à uniformiser les expériences et in fine masquer certaines trajectoires. Ici aussi le remix, le collage, la rencontre entre analogue et digital, rendent comptent des hybridations, connexions de nos sociétés, modes de vies, cultures et individualités.

Larry Amponsah, “The Thinker In Pursuit”, 2020. Courtesy 50 Golborne.

Chez Anne de Villepoix, la star de la NBA, Lebron James est un des modèles de l’artiste Noel Anderson qui tisse des tapisseries jacquard autour de la figure de l’homme noir, de l’icône, de la célébrité, évoquant l’Histoire (coton en référence au commerce triangulaire) ou les constructions sociales. Le glitch ou bug de l’image rapproche ce savoir-faire millénaire de l’ère digitale. L’un des titres, Struggle for Blak Geometry 2,fait penser au livre de Harvard Sitkoff*, The Struggle for Black Equality : 1954-1992[1], retraçant les luttes pour les Droits Civiques et revenant sur les figures du Mouvement. Nombre de personnalités dans le sport notamment se sont mobilisés dans les luttes antiracistes et pour Black Lives Matter ces dernières années.

Noel Anderson, “Struggle for Black Geometry 2”, 2020. Courtesy Galerie Anne de Villepoix.

Au détour de la Loft Art Gallery nous croisons la pop éclatante de Mous Lamrabat face aux diptyques de M’Hammed Kilito qui lui aussi a un œil pour la couleur et la lumière. Les visages sont d’une beauté et d’une force inouïes.

M’Hammed Kilito, “Tilila” (détail), 2018-2019, 60 x 80 cm – Ed ⅖. Courtesy Loft Art Gallery.

Avec Maximum Sensation au stand de la galerie Wilde, l’artiste pluridisciplinaire Mounir Fatmi s’intéresse à la rencontre des cultures. Des tapis de prière remplacent le grip des planches de skate. Ce geste procédant de la désacralisation est un choix intéressant, judicieux même tant il peut apporter aux débats actuels. Comme souvent les idées de cycles et de répétitions sont présentes et Fatmi est en conversation avec les tapisseries de Delaunay ou encore Le Corbusier.

Mounir Fatmi, “Maximum Sensation”, 2010. Courtesy Wilde

D’excellentes surprises donc, des choses plus attendues et de la qualité. Outre les artistes, Omar Ba, Barthélémy Toguo ou Leïla Alaoui, nous découvrons Cristiano Mongovo, Delphine Desane, Botchway Kwesi ou encore Fouad Hamza Tibin et retrouvons Prince Gyasi dont les photographies ne laissent pas indifférent.

Special Project :

Pour le Special Project l’organisation à but non lucratif Azé s’est associée aux galeristes André Magnin et Emmanuel Perrotin et présente une installation du sculpteur Efiaimbelo, ALOAO, qui propose un trait d’union entre les pratiques de ses ancêtres liées aux mythes, croyances et forces, l’Histoire et la pratique artistique contemporaine au travers des aloaos.

Avec des œuvres fortes et un public réceptif, le Paris de Touria El Glaoui créatrice et initiatrice de la foire 1-54 semble réussi. Reste à voir quelle direction donner à ce nouveau chapitre au vu de l’offre pléthorique de la capitale en d’autres temps, et du besoin d’événements sur le continent africain

Le virage du numérique amorcé :

Renforçant sa présence en ligne, la foire 1-54 profite d’un partenariat avec Artsy et des sites des 19 galeries présentes et de Christie’s qui donnent la possibilité de voir et d’acquérir les œuvres.

De plus, disponible en podcast tout au long du mois de février, 1-54 Contemporary African Art Fair, propose un ensemble de conférences organisées par LE 18, Marrakech, intitulées Crafting wor[l]ds: for a vernacular economy of art le Forum 1-54 qui s’interroge, entre autres, sur le rôle que peut jouer l’artiste dans un monde en crise.

Le numérique renforce sa position d’outil incontournable et complémentaire.

La matérialité des œuvres, les émotions et les sensations face à elles, restent difficilement remplaçables, nous en voulons pour preuve l’engouement suscité par cet événement.

Le Paris de Touria El Glaoui créatrice et initiatrice de la foire 1-54 semble réussi et combler les attentes de son public,des collectionneur.euse.s comme des galeries.

Flavien LOUH

[1] Harvard Sitkoff, “The Struggle for Black Equality : 1954-1992”, Hill & Wang, 2005 (1ère éd. 1er Juillet 1981)

Résistencialistes 5.0

Lancement d’un nouveau Webzone/journal-online

fait par les militant.e.s pour les militant.e.s

3 juillet 2020 à 22h00

 

LIGNE ÉDITORIALE 

Résistencialistes 5.0

“Je résiste. Résistencialiste. Je résiste à la longueur de mes dents, à la vie pour qu’elle finisse par se rendre à moi.” — Sony Labou Tansi 

AFRIKADAA sous sa version digitale devient — Résistencialistes 5.0. Ce webzone entend diffuser des stries, des pawols et des breaks (1) sur les actualités de nos arts contemporains et transnationaux. Rassemblant une multiplicité d’acteur·trice·s de différents paysages des arts contemporains, la revue en ligne continue, enrichit et élargit les activités de l’association AFRIKADAA, à savoir : défendre, accompagner et soutenir les rondes afro-diasporiques, africaines et afro-caribéennes, partager des yeux et des langues aux nouvelles figures noires qui émergent pour nous. Activiste et militante, la revue digitale Resistencialistes 5.0 propose et graphe des voies aux sans voix en accueillant ceuxcelles qui rumineront de nouvelles scriptions critiques. 

/ Nous doutons de l’utilisation parfois opportune de la critique car elle peut parfois servir à conserver et préserver. La (cri)tique devient « áwa » (2) une frappe /

La revue participe à écrire une nouvelle partition des zones de l’art et se loge non dans les périphéries ou les centres mais dans les coupes. Cette plateforme en ligne entend transmettre de nouvelles oikologies du discours et de formes d’art qui redistribuent les rôles. Pour cela, la plateforme fait la chronique d’évènements, d’expositions et partage des positions originales et nécessaires de nouveau·elle·x·s contributeurs·trices. 

/ AFRIKADAA n’attendra pas les « voyageurs-qui-ne-viendront-pas » mais produira des récits qui viendront pour tou·te·s. AFRIKADAA nommera jusqu’ à ce que la gueule démissionne. / 

Véritable laboratoire, la revue invite toutes les écritures zoneuses – celles qui zinglètent (3) –, tou·te·s les fellaghas (les la(r)mes qui ouvrent des chemins, non celles qui les ferment), toutes les analyses chambardées et les textes qui ont la face de la mutinerie dans les nuits d’avant un 22 mai. Plus de définitif, mais la cacophonie heureuse de récits appelant les ékrits (4) à venir craquer les paysages interdicteurs. 

Résistencialistes 5.0 est un laboratoire de mots qui questionnent et soignent les maux de la société d’aujourd’hui, de demain et du passé. — Avec du contenu fait part et pour les militant.e.s.

(1) « Pauses ». Nous pensons aussi à la culture du break (breakbeat, breakdance) dans le Hip-Hop.
(2) « Ici » en langue lingala.
(3) Du créole « zinglété », mot renvoyant à une démarche sautillante, vacillante, en zigzag.
(4) Mélange entre « écrit », « écrier » et « kriyé » qui signifie en créole appeler. 
(5) Sony Labou Tansi, de son vrai nom Marcel Sony, est à la fois dramaturge, romancier et poète congolais des deux Congo, né en 1947 au Congo belge (actuel Congo-Kinshasa) et mort au Congo-Brazzaville le 14 juin 1995.

*

English version 

EDITORIAL

Résistencialistes 5.0

“I resist. Résistencialiste. I resist to the length of my teeth, to life in order for it to surrender to me.”
— Sony Labou Tansi. 

AFRIKADAA magazine, in its digital version Résistencialistes 5.0, aims to disseminate streaks, pawols and breaks of our contemporary and transnational art news. Gathering a multiplicity of actors, from different contemporary art landscapes, the online magazine expands, enriches and broadens the activities of the association AFRIKADAA: to defend, accompany and support the afro-diasporic, african and afro-carribean circles, share eyes and languages with the new black figures emerging for us. The art(c)ivist and militant digital magazine Resistencialistes 5.0 proposes and draws paths for the ones without voices, greeting those who will ruminate new critical scripts. 

/ We are dubious towards the sometimes opportunistic use of critique as it can be used to hold and preserve. Scream-tique “áwa” (1) becomes a strike /

The magazine participates in writing a new partition for the art’s zones and inhabits the cuts, not the outskirts nor the centers. This online platform seeks to convey new oikologies of discourse and art forms redistributing roles. Thus, the platform publishes events and exhibitions’ chronicles and shares the necessary and original positions of new contributors. 

/ AFRIKADAA won’t wait for the “travellers-who-won’t-come” but will produce the narratives that will come for all. AFRIKADAA will name until the big mouth resigns. / 

True laboratory, the magazine invites all wandering writings — the ones zinglating (2) — all the fellaghas (the blades (3) opening routes, not the ones closing them), all the shattered analysis and texts showing the face of rebellion in the nights before a 22nd of May. No more definitive, but the happy cacophony of stories calling for ékrits (4) to come and crack the forbidding landscapes.

Résistencialistes 5.0 is a laboratory of words, words questioning and healing the ills of society today, tomorrow and in the past. — With works by and for militants. 

Notes : 
(1) “here” in Lingala.
(2) from Creole “zingleté”, a hopping, wobbly, zigzagging walk. 
(3) in French “les la(r)mes”, both “les larmes”, tears and “les lames”, blades. 
(4) mix of “écrit”, “écrier” and “kriyé” which means “to call” in Creole.
(5) Sony Labou Tansi (Marcel Sony): 1947-1995.

AU ROYAUME DU SIGNE, LES CAILLOUX SONT ROIS…

Par les artistes Joëlle Ferly (Guadeloupe) et Nathalie Muchamad

14 juin 2020 à 16h00
© RCI

Lors d’un entretien donné à Philosophie Magazine en 2011, Gayatri Chakravorty Spivak répondait à une question concernant le concept de “subalterne” dans son essai publié en 1988, Les subalternes peuvent-elles parler ? : « la subalterne parle. Ce n’est pas une idiote! Le problème, c’est que le seul moment où il est important d’entendre sa parole, c’est lorsqu’une situation de crise se présente ». Cette philosophe indienne qui a traduit « De la grammatologie » de Derrida, et qui enseigne aujourd’hui à l’université de Columbia à New-York, précisait aussi que le concept de subalterne reste « extrêmement utile pour penser l’histoire de l’oppression, de la domination, de l’exploitation, de l’exclusion mais on n’est pas subalterne parce qu’on le ressent! ».

Les subalternes inventent des langages pour se faire entendre. Tels les Hobos, ces travailleurs migrants pauvres parcourant les Etats-Unis, d’un bout à l’autre à la recherche de travail, au milieu du 19ème siècle. Leur vie précaire rendait leur existence dangereuse. Ces hommes développèrent alors un langage propre, le “Code Hobo” pour pouvoir communiquer entre eux sans risque. De la même façon, les Kanaks de Nouvelle-Calédonie qui n’ont pas eu d’autre issue que de mener la lutte armée dans les années 1980 pour accéder enfin à des négociations en 1988. Eux qui avaient été montrés à jouer les cannibales dans des zoos humains et qui ont été régis par le code de l’indigénat jusqu’en 1947, les événements de la grotte d’Ouvéa leur rendaient leur dignité d’êtres humains.

Il me semble intéressant de penser nos voix de descendants d’esclavagisé-es et de colonisé-es à l’aune de la pensée de Spivak, et que l’on comprenne que lorsque nous tentons de prendre la parole dans un contexte institutionnel, nous ne sommes pas écoutés. Joëlle Ferly propose une autre lecture des événements de Martinique, où la destruction des statues de Schoelcher, selon elle, est justement un combat pour la prise de parole.1

 

« Sans la liberté de blâmer, il n’y a point d’éloge flatteur : il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits délits.»2

Le 05 mai 2020, en plein confinement, la nouvelle du départ du conservateur du musée Schoelcher, situé à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, m’amène à interpeller la responsable de la culture du Conseil Départemental, concernant le « devenir de cette institution (…) (à) l’aspect pour le moins problématique, quant au contenu et la symbolique qu’elle renferme ». J’y joins le souhait de voir l’ancienne maison de l’abolitionniste Victor Schoelcher (1904 – 1893) « entre des mains (…) en mesure (…) de modifier la représentation (..) de la juste place du peuple de Guadeloupe pour sa propre délivrance. ». Des plus politiciennes, la réponse se veut rassurante : “le Conseil Départemental  (…) se  prévaut de personnel  culturel de qualité, (…)  qu (‘il) compte bien pérenniser. (…) ; et elle m’invite à lui faire « des suggestions. »

Le 22 mai 2020, en Martinique, lors des célébrations de l’abolition de l’Esclavage, des vidéos me parviennent sur mon téléphone d’un groupe de jeunes militants déboulonnant deux statues de Schoelcher. Deux jeunes femmes de 19 ans, Alexane Ozier-Lafontaine et Jay Asani, revendiquent les faits face à la camera, posément,  s’adressant à “la gendarmerie de la Martinique, la police, les forces armées, les juges, les magistrats” affirmant “assumer pleinement leur acte”.

Je reprends la plume auprès de ma correspondante du Conseil Départemental, indiquant que ma mise en garde était justement motivée afin d’éviter en Guadeloupe, des actes similaires, pour le moins, prévisibles: la demeure de l’abolitionniste, jusqu’alors seule instance détentrice du discours officiel du sombre passé esclavagiste de la France, était sur le point d’inaugurer sa réouverture, après de longs travaux d’extension. Le contenu du projet était resté curieusement discret. Tout comme le départ du conservateur du musée, lequel m’informait personnellement retourner dans l’hexagone avant même l’inauguration imminente. Pas un mot dans la presse en plein mois célébrant les abolitions. De quoi s’interroger.

Depuis que la Région Guadeloupe avait posé, son propre Mémorial ACTe3 (MACTe) – premier musée de la Caraïbe sur l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage –, la Guadeloupe est entré dans une ère mémorielle4, faisant de Schoelcher, une bien piètre figure notamment par ce musée « créé en 1887, que l’on (…) peine à classer aujourd’hui compte tenu de la nature de sa collection. Ni histoire, ni ethnographie, ni sciences, ni musée d’art. (Il propose) quelques plâtres, copies de statues antiques grecques et romaines, des fers, entraves et carcans d’esclaves, un couteau de marron, une machette, des porcelaines issues de la fabrique de son père, quelques gravures et documents d’époque… De quoi entretenir la flamme de la reconnaissance des Antilles au “libérateur5 ». Constat que son conservateur « de qualité » ne pouvait ignorer. Aurait-il alors anticipé une réaction tendue, lors de l’inauguration de la nouvelle version du musée ? 

Bien que controversé, l’avènement du MACTe dans le paysage culturel guadeloupén, réajustait le discours historique officiel. De là, sans doute, une mise en concurrence des récits mémoriels avec, d’un côté, une ancienne demeure privée – représentative de la propagande schoelcheriste – et, de l’autre, une architecture monolithique imposante, d’envergure internationale, conçue pour valoriser l’histoire de centaines6 de millions d’Africains déportés dans le Nouveau Monde. Portée hier au pinacle, la figure de Schoelcher perdait alors de sa légitimité face aux récits contemporains, mis en exergue par de nouveaux chercheurs et universitaires. 

C’est dans ce contexte de déconstruction des référents mémoriels – alimenté par les Cultural Studies (Stuart Hall et al), mouvements féministes et de dé-colonialité (Walter Mignolo) – que la jeunesse franco-caribéenne évolue de nos jours. Elle s’exprime parfaitement en créole, en français et en anglais ; s’affirme sur l’international depuis des générations, à des postes prestigieux. Si elle choisit de rentrer au pays natal, depuis les Etats-Unis, l’Angleterre, le Japon, Dubai, la Chine et bien d’autres contrées, c’est bien souvent dans une volonté entrepreneuriale. Nous sommes donc loin des clichés qui voudraient y voir « des jeunes peu ou mal éduqués » sans faculté d’analyse sur les réalités politiques qui bloquent leur avenir et les cantonnent dans des habitus7 sociétaux. Les défenseurs d’une justice pour tous ne sauraient alors blâmer les auteurs de ces « petits délits » que l’on chercherait aujourd’hui à condamner pour « crimes contre la République ». Leur acte prouve, ici, qu’il y a bien eu un manque de discernement des signes annonciateurs. Le signe, pour le sémiologue américain Charles Peirce (1839-1914), se décline en Symbole, Icone8 et Indice. Osons alors l’analyse Peircienne de cette mise à bas pour mieux comprendre l’enjeu que représente la destruction de ces monuments.

“La valeur symbolique conférée aux statues est […] érigée en dogme, cette valeur est livrée au peuple assimilé, sommé alors de l’idolâtrer”

© Pool Art Fair / Frère Independent

 

Au royaume du signe, les cailloux sont rois.

L’histoire des représentations démontre une impermanence constante de ces dernières : Notre-Dame jadis symbolisait Paris, la tour Eiffel aujourd’hui lui vole la vedette. Le passage d’une icône religieuse à un symbole laïc s’est fait le reflet social. Pour autant, lorsque l’artiste guadeloupéen Thierry Alet illustre l’affiche de sa plateforme la PooL Art Fair par une criante forme de dérision vis-à-vis de la nation française, on ne crie pas à hue et à dia. On y voit : l’image renversée de la tour Eiffel, positionnée comme l’icone conventionnelle du pouce baissé de désapprobation des réseaux sociaux. Outre le clin d’œil aux codes du nouveau langage participatif, l’artiste transforme sa Guadeloupe natale en pays indépendant, invitant le pays France. Lecture ironique qui revisite avec humour (ou sarcasme selon la position, la relation France-Antilles, dépourvue ici de tout paternalisme colonial). Destruction de monument mise à part (nous y reviendrons), c’est bien à la valeur symbolique de la France que s’en prend l’artiste Thierry Alet, tout comme les activistes de Martinique qui ont déboulonné les statues de Schoelcher.

Dans son manifeste, le groupe exige que soient repensées les nominations de l’espace public martiniquais, peu représentatives selon eux, des Afro-descendants. Parmi leurs propositions, la « bibliothèque Schoelcher » deviendrait alors « bibliothèque Frantz Fanon9 ». Tout comme Thierry Alet, la pique lancée à l’État français, se veut subversive : récemment encore, la mémoire de l’illustre psychiatre martiniquais se voyait refuser les honneurs d’une rue à son nom par une France préférant le déni, alors même que la figure du médecin est glorifiée en Angleterre, aux Etats Unis, en Afrique et surtout, en Algérie. Au royaume du signe, les cailloux sont rois. La valeur symbolique conférée aux statues est, tout comme l’histoire, la prérogative de la seule République : érigée en dogme, cette valeur est livrée au peuple assimilé, sommé alors de l’idolâtrer. Si acte révisionniste il y a, il est donc partagé : l’apport révolutionnaire de Fanon à la psychiatrie n’est toujours pas reconnu par la France, laquelle voudrait que sa « négraille pupille » fasse encore allégeance aveuglément à la figure d’un Alsacien d’origine.  Outre son symbole, le pseudo libérateur des noirs devient l’alibi parfait dédouanant la France de tout débat sur la question de l’esclavage. Même la loi Taubira – réduite à une belle symbolique – n’a aucune valeur juridique.

“des anciens historiens, hommes politiques et professeurs retraités, aussi bien en Guadeloupe qu’en Martinique, prennent la plume pour administrer une leçon d’histoire à ceux qu’ils considèrent comme des « ignorants iconoclastes »”

© Droits réservés

Au niveau symbolique donc, la représentation de Victor Schoelcher incarne le symbole républicain comme le souligne Emmanuel Macron (suppression virgule) condamnant ces actes qui « salissent la mémoire (de Schoelcher) et celle de la République ». L’élévation de Schoelcher au rang des Grands Hommes, est une construction (arbitraire) de la République, réalisée à l’insu même de son auteur : l’homme demandait l’incinération dans son testament, il se retrouve au Panthéon.  En jargon contemporain, une telle intronisation s’appelle de la « récupération ». Ainsi Monsieur Victor Schoelcher s’est retrouvé malgré lui, adoubé par la (deuxième) République française naissante, en quête d’icones à livrer aux nouveaux libres en guise d’objets de vénération. Dans la plupart des anciennes colonies françaises, le nom de Schoelcher orne des villes, des places, des rues, des statues, des bâtiments publics s’accompagnant de toute une iconographie qu’il convient de déconstruire : homme noir à genou devant le libérateur ; femme noire baisant Schoelcher ; couple noir levant les mains au ciel, les chaînes brisées. À l’heure où le Panthéon souhaitait «  instaurer un nouveau culte laïc (…)10 ». Le schoelcherisme y répondait en tout point. Cette forme de starification avant l’heure glorifiait autant qu’elle destituait: Marat et Mirabeau ont tous deux été « dépanthéonisés ». Le piédestal comme support de toute sculpture pourrait alors tout autant être alloué de manière temporaire, au gré de l’histoire…

Depuis des décennies, sur la place de la Savane, la Martinique vit une relation symbolique particulière avec une autre statue : celle de Joséphine de Beauharnais qui s’élance sur la place, sans tête ! Par deux fois décapitée, la décision du maire de Fort-de-France (un certain Aimé Césaire), en son temps, avait tranché pour qu’on ne lui remette plus sa tête, afin de ne plus alimenter la polémique. Accusée, par le tribunal populaire, d’avoir fait rétablir l’esclavage11 par le biais de Napoléon, son époux, Joséphine est condamnée par contumace. L’Impératrice sans tête est aujourd’hui habillée au gré de l’actualité – dernièrement avec un gilet jaune- et fédère autant que la statue de la République de Paris. Cette réappropriation culturelle transforme la Joséphine, au mieux en mascotte, au pire, en simple citoyenne. Constat plutôt inattendu dans une Martinique aux velléités indépendantistes clairement affichées. Notons alors l’exemple intéressant du projet républicain, qui se construit ici par et pour le peuple, à travers une circulation de la parole qui se tient autant à la verticale – du peuple aux représentants du pouvoir – qu’à l’horizontale – entre les diverses composantes d’une société multiple qui fait cohabiter les descendants aussi bien des esclaves que des colons. L’expression collégiale est certes relative, mais finalement rendue possible par la désacralisation de l’Impératrice, soumise au même traitement de l’anonymat jadis imposé aux Africains débaptisés dès leur capture et leur vente (sans doute, par ailleurs, sur cette même place publique). Loin du French Bashing, l’exemple ici retient la circulation de la parole entre, le peuple afro-descendant martiniquais et le pouvoir, autour d’un symbole décliné en figure iconique.

Les réactions qui ont fusé sur les réseaux, au lendemain des actes de Martinique, convergent toutes vers une pensée unique, un consensus mou et du « politiquement correct », garants du statu quo justement dénoncé par les jeunes Martiniquais. L’interpellation faite à la représentante de la culture en Guadeloupe et les événements de Martinique sont pourtant issus d’une même concordance temporelle envisageant l’urgence de redéfinir les formes de représentation. Urgence à laquelle n’ont su répondre les politiques, toujours ancrés dans des codes d’un autre temps, valorisant la sacro-sainte icône d’un homme. La représentation iconique de Monsieur Victor Schoelcher est justement ce sur quoi toutes les réactions condamnant l’acte du collectif se sont focalisées. Ce n’est pourtant pas l’homme qui dérange les jeunes, mais bien le symbole que la France continue de livrer comme seul vecteur historique. Les détracteurs sont nombreux : des anciens historiens, hommes politiques et professeurs retraités, aussi bien en Guadeloupe qu’en Martinique, prennent la plume pour administrer une leçon d’histoire à ceux qu’ils considèrent comme des « ignorants iconoclastes », des destructeurs des grandes icônes historiques…

Voyons pourtant comment s’établit la construction iconique en « pays dominé 12»  avec le cas du Guadeloupéen Joël Nankin (1955). Condamné par l’État français pour des actes militants, il est emprisonné en 1983 pour « attentat contre l’intégrité du territoire » (d’autres archives évoquent « contre la sûreté de l’Etat »). Après plus de 5 ans en prison, il entame une grève de la faim et clame son innocence de n’avoir « ni violé, ni volé, ni tué. Tout simplement (..) agi pour faire entendre la voix de la Dignité et du Respect ». Au sortir de la longue grève de 2009 (LKP13), en Guadeloupe, la compagnie Orange – en besoin strident de redorer son image –, ternie par les nombreux suicides de ses employés dévoilés par la presse, sollicite Nankin pour sa campagne publicitaire. Depuis les temps de la prison, Joël Nankin engagé culturellement est devenu un artiste qui poursuit le combat culturellement. L’ironie a voulu que ce soit l’opérateur Orange – anciennement France Télécom – qui soit la marque à promouvoir. Orange-France-Télécom incarne encore l’État pour le peuple. On conçoit alors l’amusement qu’affiche Nankin lorsqu’il se laisse photographié pour les panneaux géants publicitaires. Lesquels semblaient alors réhabiliter l’honneur de sa personne.

La Région Guadeloupe a récemment choisi d’envoyer Nankin exposer au OFF de la Biennale de Venise 2019. Nouveau pied de nez envoyé à la France, cette fois-ci par une instance politique qui, tout comme Thierry Alet, conçoit son indépendance culturelle. La figure iconique de Nankin devient véritablement le symbole d’une résistance au colonialisme français. On voit combien les icones nous sont livrées pour encenser ou condamner le roman national, lequel est aujourd’hui entaché d’intérêts économiques : à travers la figure de Nankin, c’est bien tout un marché de la téléphonie qu’il convient de fidéliser, à travers des hommes, sensibles à leurs héros, même s’ils deviennent alors les bouffons14 de la République.

Nankin est certainement le dernier artiste engagé de Guadeloupe : il incarne le courage, dont ont fait preuve les jeunes Martiniquais qui ont osé défier l’image de la France. Les autres artistes antillais, ceux-là mêmes qui se pensent « engagés », s’en tiennent au silence, confinés dans leur autocensure. Ainsi, l’artiste martiniquais Habdaphai, s’en tient à dénoncer le carnage des statues comme « irrespectueux » vis-à-vis de leurs créateurs. C’est oublier que des assurances sont là pour indemniser le « traumatisme » causé, si tant est qu’il y en ait un. On note qu’à aucun moment l’évaluation des dégâts causés n’a été mentionnée, à l’inverse des évaluations émises dès le début de l’incendie de Notre-Dame de Paris15. Il est vrai qu’en Outremer, les commandes publiques dissimulent souvent – et à l’insu même des artistes concernés – des pratiques assez troubles de détournement de fonds… Considérons alors que la valeur patrimoniale des œuvres en question est bien loin de celle du marbre de Carrare.

© Orange
© Droits réservés

L’indice – ici –, les bribes des statues cassées par le collectif martiniquais, cristallisent les traces (indicielles) d’un acte qui exhorte au changement. Loin d’un bordel désorganisé, le socle laissé vierge invite alors, tout comme la page blanche de l’écrivain, à la construction du nouveau livre d’histoire qui reste encore à réécrire. La galerie d’art contemporain 1461, basée à Fort-de-France, est la première à répondre à l’invitation au dialogue et suggère de reprendre l’initiative de la ville de Londres, laquelle présente régulièrement, sur un piédestal laissé vierge, des œuvres d’artistes contemporains16. À l’extrême opposé, dans la presse, le ton monte : on comprend vite que la carte blanche n’est pas permise et que la ligne éditoriale de l’Elysée, celle de la condamnation, est la seule possible.

Héritiers de la génération de l’immédiateté et du « buzz » (acte filmé et retransmis sur les réseaux sociaux), les jeunes gens ont eu l’audace d’user des outils de leur temps pour prendre la parole qu’ils ne sont jamais invités à donner. Sachant toute concertation improbable – comme ont pu le faire jadis leurs pères via les mouvements indépendantistes – ce déboulonnage a donc été la stratégie pour ce collectif pour poser mûrement l’acte fondateur de leur résistance et ainsi réveiller les consciences endormies. Les instances au pouvoir n’ont donc pas eu le choix que de s’empresser de répondre par la sanction aveugle, indigne d’un État démocratique – « Surveiller et Punir » nous rappelle Foucault, en 1975 à propos des prisons. C’est pourtant bien d’un confinement mondial, dont sort cette jeunesse, témoin du contrôle de nos vies à coup d’hélicoptères de surveillance de cette nouvelle « démocrature » qui semble se profiler. Il serait condescendant ne pas considérer la parole de ce collectif comme une parole pleinement valide. Cette jeunesse n’est pas dupe : elle sait parfaitement que ses représentants sont au mieux muselés, au pire, complices de maintenir le cadre constitutionnel d’un État démasqué dans son manquement à préserver les intérêts du peuple (notamment par son programme de dénationalisation).

La rhétorique de l’État républicain : faire perdurer l’idée qu’il y aurait d’un côté des instances légitimes à prendre la parole et de l’autre un peuple, non admis à la table des discussions, considérant que sa parole n’est que du « bruit » (Jacques Rancière)17. L’enjeu est bien ici une non distribution de la parole politique, derrière laquelle les divisions théoriques s’attaquant à la forme et non au fond, empêchent tout ralliement stratégique. Ainsi les garants du pouvoir étatique diabolisent ce collectif en y condamnant les appartenances communautaires (afroféministes) et construisant alors des représentations peu flatteuses.

“on peut lire l’avis d’un groupe soutenant les jeunes militantes, avertissant que si « un cheveu d’Alexane ou de Jay est touché (…) c’est la guerre déclarée aux militants. »”

© Droits réservés

Le 26 mai 2020, tôt le matin, les médias annoncent que les responsables du déboulonnement des statues risquent 7 à 10 ans de prison. La recherche des archives de cette déclaration est vaine : les déclarations semblent toutes avoir disparu des rédactions médiatiques : l’État serait-il intervenu pour étouffer la braise ?

Le jeune Collins, 18 ans, Guadeloupéen travaillant à Jarry, avoue ne pas connaître le musée Schoelcher de Pointe-à-Pître, avoue ne pas s’intéresser à la politique. Pourtant à la question posée sur sa réaction des événements de Martinique et de la possible condamnation de leurs auteurs à la prison, sa réponse fuse : « s’ils étaient condamnés, dit-il, je les soutiendrais, même si Yo ka mété difé si nou 18». Déjà, la tension monte en Guadeloupe : une sculpture de Schoelcher est dégradée sur la commune de Vieux-Habitants. Nous sommes 5 jours après le cas de la Martinique. La mémoire de la grande grève du LKP n’est pas loin (2009). Sur la toile, les déclarations de plusieurs collectifs allant dans le sens d’un soulèvement populaire se font grandissantes. Ainsi, on peut lire l’avis d’un groupe soutenant les jeunes militantes, avertissant que si « un cheveu d’Alexane ou de Jay est touché (…) c’est la guerre déclarée aux militants. ». L’inauguration de la maison Schoelcher promet bien des surprises.

À travers cette bataille mémorielle, l’enjeu n’est pas simplement la préservation d’une culture créole triplement menacée (par la nation, l’Europe et la mondialisation), mais bel et bien la place de l’État républicain dans nos vies. À régenter par l’assimilation forcée et par l’oppression devenue systématisée (les Algériens dans la Seine en 1961, le massacre de la population par les gendarmes en Mai 67 en Guadeloupe, les mutilations des Gilets Jaunes etc.), l’État blâme cette jeunesse et par là même, continue de condamner son avenir. Le manque de discernement autour de la liberté d’expression sape tout lyannaj19 possible des Afro-descendants et de toutes les diasporas africaines sur la nécessité de rechercher à défendre ses propres intérêts. Le sombre projet américain AfriCOM, présenté comme l’accompagnement au maintien de la paix, est un titanesque programme de contrôle militaire sur tout le continent africain. L’enjeu est de taille, puisqu’il retirerait aux Africains leur souveraineté. L’extension de ce programme est prévue à tous les peuples du monde (EUCOM ; CENTCOM etc), ce qui assurerait alors l’asservissement de ces derniers au système libéral américain, et l’implantation militaire permanente sur leur territoire. Soutenu par des politiques de déréglementation, déjà bien entamées en Europe (commerce, environnement, travailleurs, ressources…), ce programme transnational confinerait alors les populations aux seuls rôles de « producteurs-exploités » ou/et de consommateurs socialement fragilisés. Perte des libertés, paupérisation seraient alors l’avenir de tous les peuples du monde.

Ce contrôle mondial trouve sa version microscopique sur l’île de Martinique, où une classe d’industriels (les Békés20) et de commerçants, détient plus de la moitié des terres de Martinique, sur lesquelles les monocultures (banane et de canne) excusent alors un véritable racket des caisses de l’État – donc du peuple Français – sous forme de subventions aux filières agricoles. Lesquelles subventions leur sont reversées en priorité en échange du maintien d’une paix sociale relative sur le territoire, forçant toutefois la population à « consommer Béké », c’est-à-dire, les produits importés de leurs commerces. Ce plan économique est directement issu des plantations, augmentant leur profit au fil des années et maintenant leur monopole illégal. Très proches du pouvoir national et international21, les Békés sont intouchables et bénéficient d’une totale impunité quand bien même leurs exactions sont dénoncées depuis les temps de la colonie (le cas Aliker22)  à nos jours (dossier Chlordécone23).

L’acte des jeunes militants martiniquais, en s’imposant sur la toile, tente, comme le LKP l’avait fait en 2009, de rendre visible une invisibilité, interpeller la justice nationale, voire mondiale, là où la justice française masque les faits. Au-delà du buzz, la destruction des statues permet bien à toute la population française – elle-même en mal avec le gouvernement (mouvement des Gilets Jaunes) – d’être informée des réalités sociales de la Martinique, souvent méconnues de l’Hexagone.

“opter […] pour la forme non violente d’un boycott généralisé contre l’importation des produits de consommation, en vue de déstabiliser le monopole des Békés”

 

« Quand Dire c’est Faire24 » : de l’urgence de re-politiser le citoyen.

L’ambiguïté pour beaucoup de Français descendants d’esclaves est la contradiction républicaine qui les somme d’être « Tous Charlie » au nom de la liberté d’expression, et de taire tout contre-discours, qu’il soit la voix de chercheurs reconnus (Françoise Vergès, Frantz Fanon…) ou ici, celle de la société civile. Durant les événements de 2009, les penseurs martiniquais (Chamoiseau et al), insistaient sur la connaissance comme produit de « haute nécessité ». Le collectif martiniquais semble aujourd’hui aller plus loin en reposant la question du politique au cœur de notre société. Leur acte destructeur oblige à repenser la dépolitisation des consciences populaires, vicieusement encouragée par des acquis sociaux les affairant au maintien de leur survie. La paupérisation intellectuelle, les erreurs d’analyse abolissent alors tout ralliement possible, alors que l’enjeu est bien notre liberté d’existence, dans la « dignité et du respect », fusse-t-elle extirpée comme ici, de manière radicale. La République ne s’est pas faite sans révolution. Il conviendrait de poser les stratégies de rassemblement – lesquels par ailleurs, sont justement et actuellement non autorisés par la loi –, du vote utile et non des divisions sémantiques de politique de façade. Après avoir qualifié ces “actes de vandalisme [qui] portent atteinte au travail de l’homme dont on ne peut nier le rôle et la contribution dans l’abolition de l’esclavage en 184825, le député Serge Letchimy écrit finalement une lettre ouverte demandant à ce que soit mise en place une commission de la mémoire. Le LA est donné.

Dans ce contexte mémoriel, une révision du paysage des figures culturelles habillant les villes, serait un nouveau pas vers la réforme politique nécessaire. De la même façon que j’avais anticipé les tensions autour de la figure de Schoelcher, les tensions qui se réveillent à nouveau au sein de la jeunesse de Martinique et de Guadeloupe, pourraient bien se poursuivre. Si tel est le cas, il conviendrait alors d’opter plutôt pour la forme non violente d’un boycott généralisé contre l’importation des produits de consommation, en vue de déstabiliser le monopole des Békés, plutôt que de s’en prendre à d’autres biens publics. Loin du scandale collectif et de la casse d’œuvres artistiques, cette révolution par voie individuelle et silencieuse, pourrait s’avérer bien plus pertinente qu’il n’y paraît si toute une population se prêtait au jeu de confiner sa carte de crédit de manière illimitée. Nul doute que le motif convoqué d’éradiquer le virus de l’avidité du système libéral, serait des plus populaires.La mémoire des Rosa Parks, Gandhi, Mandela, Martin Luther King et tous les autres militants réalimenterait alors nos imaginaires.

© Joëlle Ferly, artiste guadeloupéenne et l’artiste Nathalie Muchamad – 02 juin 2020


1 Introduction de l’artiste Nathalie MUCHAMAD.
2 Détournement de la célèbre citation « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur :  il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits. » in Le Mariage de Figaro de Beaumarchais.
3 Mémorial ACTe (MACTe) : Centre dédié à la mémoire de la Traite et de l’Esclavage
4 L’Art mémoriel sans pathos: Les descendants d’esclaves ont (aussi) inventé l’art moderne et l’art contemporain ! Conférence de Joëlle Ferly, 2013, L’Artocarpe.
5 Jocelyn Valton in RÉSISTANCES Présences Marronnes, Introduction du catalogue d’exposition de l’artiste ANO, Musée Schoelcher, 2014. Guadeloupe.
6 Le chiffre retenu ici est celui des thèses anglo-saxonnes et non francophones, lesquelles continuent de véhiculer un chiffre au rabais de 13 millions d’êtres humains déportés.
7 Pierre Bourdieu (1930-2002) sociologue, démontre la tendance chez les classes ouvrières à reproduire le modèle parental de la profession, par manque de modèle au sein de la cellule familiale, prônant l’ascension sociale : un fils d’ouvrier limite la conception de son avenir à un statut identique à celui de son père. L’habitus est donc ici pensé comme un frein personnel de l’individu à envisager sa propre ascension sociale, qui s’ajoute au contexte structurel, le maintenant dans sa condition. Le parallèle posé ici renvoie aux catégories populaires de la société antillaise, qui reproduisent les conditions de vie du modèle parental, à savoir, la famille éclatée, dépendante des allocations familiales.
8 Distinguons ici l’icône (religieuse) de l’icone (sans accent circonflexe) laïque. Ce dernier terme étant retenu ici.
9 Frantz Fanon (1925-1961), psychiatre et écrivain martiniquais.
10 In Le Figaro, Panthéon: de 1791 à aujourd’hui, qui sont les « grands hommes » ?, 29 juin 2018 Par Camille Lestienne.
11 Rappelons qu’une première abolition avait été décrétée en 1794, faisant des noirs des citoyens français. Pourtant, l’esclavage est rétabli, illégalement en 1802.
12 Clin d’oeil au titre de Patrick Chamoiseau, Ecrire en Pays Dominé, Folio, 1997.
13 Liyannaj Kont Pwofitasyon, ou LKP (créole : rassemblement contre les abus). Collectif monté par 49 organisations pour dénoncer la vie chère aux Antilles.
14 Les Bouffons de la République, de Joëlle Ferly. Projet artistique en cours, entamé avec l’exposition « Marianne, La Guerre n’Est Pas Dans Notre ADN », 2018.
15 Le 15 avril 2019, un incendie détruit une grande partie de la toiture de la célèbre cathédrale de Paris.
16 The Fourth Plinth est un projet de la ville de Londres, invitant un artiste à poser une sculpture sur l’un des quatre socles de la place de Trafalgar Square. Une façon originale (et démocratique) de faire côtoyer l’art de l’Establishment et les créations contemporaines.
17 Jacques Rancière, philosophe (né en 1940).
19 (Créole) : « Ils nous tirent dessus ».
19 (Créole) : rassemblement.
20 Les Békés sont les descendants des familles de colons propriétaires des plantations depuis des générations. Ils ont été indemnisés lors de l’abolition de l’Esclavage, 1848.
21 Bernard Hayot, considéré comme le plus gros entrepreneur de l’île, affiche au sein de la Fondation Clément, une photographie dans les années 1970, représentant la rencontre sur sa propriété privée l’arrivée par hélicoptère de deux chefs d’Etat l’un Français, l’autre Américain. L’industriel semble les recevoir comme deux amis.
22 André Aliker, Journaliste Martiniquais retrouvé assassiné en 1943 après avoir dénoncé les fraudes fiscales des Békés. Sa mort sera classée comme « suicide ».
23 Pesticide utilisé pour la culture de la banane. Interdit aux USA depuis les années 1970, il a été autorisé en France suite aux pressions des planteurs Békés.
24 Quand dire, c’est faire. John Austin, 1962, trad. fr. 1970, rééd. Seuil, coll. « Points essais », 1991.
25  https://www.lepoint.fr/societe/martinique-deux-statues-de-schoelcher-brisees-par-des-manifestants-23-05-2020-2376664_23.php Modifié le 24/05/2020 à 07:19 – Publié le 23/05/2020 à 21:05 | Le Point.fr 

DE L’ART ENGAGÉ À L’ACTION CITOYENNE

Lettre à Monsieur Le Président de la République de France

Par Joëlle Ferly, artiste — Guadeloupe

29 mai 2020 à 16h00
Statue de Victor Schoelcher détruite à Fort-de-France • ©RS

“L’esclavage n’est pas aboli. Il nous est juste masqué…

Nous ne sommes pas les bouffons de la République”

Connue pour ses œuvres engagées, l’artiste Joëlle Ferly, plutôt réservée dans l’espace politique, décide de prendre la plume pour s’adresser directement au Président de la République. Nous sommes le 27 mai 2020, jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe. En cette sortie de confinement, l’artiste réalise l’urgence de se repolitiser.
 
Joëlle Ferly a plus de 20 ans de pratique artistique sur la scène internationale. En 2012, elle représentait la Guadeloupe à la Biennale de la Havane et d’Aruba. Elle est à l’initiative d’une plateforme internationale indépendante, qui œuvre depuis 2009 à la promotion de l’art contemporain en Guadeloupe.
Screenshots by Ferly.

EXHIBITION “THROUGH HER (TRUE HER)” @ MUSEUMCULTUUR STROMBEEK/GENT – MAY 2020

“THROUGH HER (TRUE HER)” est une exposition sur l’invisibilité. Plus précisément, sur l’invisibilité du corps des femmes noires dans l’espace public et leur oppression dans la société capitaliste dominante. Non seulement les femmes noires n’ont pas de voix, mais elles sont également vues à travers un prisme qui les associe à une identité collective et à une culture considérée comme inférieure et fortement stéréotypée.

Anne Wetsi Mpoma a été invitée comme commissaire indépendante. La raison immédiate est son implication dans le projet Being Imposed Upon des artistes / curateurs néerlandais Vesna Faassen et Lukas Verdijk, qui a pris forme à Cc Strombeek en 2019. La publication qui en résultera, qui sera présentée en mai 2020, offre un forum aux femmes d’ascendance africaine qui vivent et travaillent en Belgique et répond à la question de savoir quels thèmes féministes ont été sous-exposés dans le débat actuel sur la décolonisation en Belgique.

Pascale Obolo, cinéaste et chercheuse en pensée décoloniale, a été invitée par Anne Wetsi Mpoma pour montrer certaines de ses œuvres vidéo, comme Déambulation Carnivalesque Von Puttkamer. En tant que chercheuse, Pascale Obolo propose également de questionner la collection du S.M.A.K. (le Musée d’Art Contemporain de Gand, qui fait partie de la même structure que le Cultuurcentrum Strombeek) et de présenter un “work in progress” de ses recherches dans l’exposition Through Her (True her), Het weefsel van tegenverhalen (The fabric of counter stories)

L’exposition se compose de deux parties:

Het weefsel van tegenverhalen (Le tissu des contre-histoires). La cinéaste et chercheuse Pascale Obolo vous livre les prémisses de ses recherches sur la collection d’art du S.M.A.K., sur laquelle elle commente : “Le SMAK collectionne des œuvres du monde entier, mais l’histoire coloniale de Gand et du pays fait totalement défaut.”

Through Her (True her). La conservatrice indépendante et historienne de l’art Anne Wetsi Mpoma dévoile dans son récit des contre-histoires des artistes “qui prennent en compte la totalité des rapports sociaux”, pour reprendre les mots de Françoise Vergès, qui parle du féminisme de la totalité. Chacune des artistes sélectionnées s’exprime à travers un médium spécifique (peinture, installation visuelle ou sonore, performance, vidéo, photographie, tapisserie, dessin, collage, …). Chacune d’elles explore des domaines d’intérêt spécifiques à sa pratique artistique.

Avec :

Hélène Amouzou
Marlene Dumas
Sofia Tate Avramides
Rokia Bamba
Muhiba Botan
Ann Veronica Janssens
Agnès Lalau
Zoe Leonard
Albertine Libert
Odette Messager
Ingrid Mwangi Robert Hutter
Nathalie Nijs
Laura Nsengiyumva
Maria Nordman
Mireille Asia Nyembo
Debbie Engala, Lauren Linzinde, Luna Mahoux, Leïla Nsengiyumva (Nymphose)
Pascale Obolo  
Pipilotti Rist 
Erika Rothenberg
Adriana Varejao 
Kara Walker


Plus d’informations sur le site www.ccstrombeek.be