Delphine Diallo, Kush : \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ comme portail de divination

A lâoccasion de lâexposition de sa sĂ©rie Kush Ă la foire dâart contemporain africain AKAA (Also Known As Africa) 2024 qui sâest tenue du 18 au 20 octobre derniers, jâai interviewĂ© Delphine Diallo sur ce qui la guide dans sa pratique, et le changement de dimension induit en elle par son utilisation rĂ©cente de lâIntelligence Artificielle gĂ©nĂ©rative MidJourney dans son travail. Cet Ă©change mâa ouvert la porte sur les possibilitĂ©s dâune pratique dĂ©coloniale et situĂ©e de lâhistoriographie qui ne reposerait donc pas sur lâidĂ©al dâune vĂ©ritĂ© historique Ă reconstituer intĂ©gralement â fixant une vision immuable du passĂ© â mais plutĂŽt sur le passĂ© comme Ă©nonciation subjective au prĂ©sent, dâune trace collective transmise Ă travers le temps, et quâil sâagit de faire Ă©merger par la parole. Dans les communautĂ©s africaines et afro-diasporiques, lâexpĂ©rience du passĂ© est marquĂ©e par lâabsence de traces physiques, et lâĂ©vanescence des rĂ©cits historiographiques. Toutefois, comme le souligne Seloua Luste Boulbina, il est possible dâĂ©tendre cette histoire fragmentaire par « lâimagination, la perception, la sensibilitĂ©, la raison »[1] car celle-ci « nâa pas besoin dâĂȘtre mĂ©morisĂ©e pour sâinscrire, dĂ©finitivement, dans le corps »[2]. Dans le champ de lâart contemporain, des artistes se sont saisi·es de ces enjeux, et â revendiquant un lieu dâĂ©nonciation[3] propre â cherchent Ă reconstituer des mĂ©moires historiques par la manipulation dâarchives[4]. Le travail de Delphine Diallo se dĂ©tache de cette pratique de lâarchive, puisquâelle les constitue, les fait Ă©merger de sa conscience. MalgrĂ© tout, elle procĂšde bien de la mĂȘme nĂ©cessitĂ© de couturer lâabĂźme de lâhistoire[5], cette impossibilitĂ© de forger un discours homogĂšne, partagĂ© et univoque sur le passĂ©, lorsque les faits historiques peinent Ă Ă©merger ou sont dĂ©chirĂ©s[6]. En effet, Delphine Diallo affirme chercher à « remettre lâhistoire Ă sa place », en travaillant sur « une histoire qui a complĂštement Ă©tĂ© retirĂ©e du monde […], effacĂ©e de nos mĂ©moires », celle des femmes noires de lâhistoire africaine, et dont on ne parle plus aujourdâhui.
Collaborer avec la machine
Lorsque Delphine Diallo Ă©voque lâIntelligence Artificielle (IA), je perçois quâelle ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă une simple machine, un outil de travail, une chose dont elle disposerait Ă volontĂ© et qui s’exĂ©cuterait pour elle. Elle emploie lâexpression âAIâ (entendre \ËeÉȘ.ËaÉȘ\[7]) pour la dĂ©signer et sans recours au moindre article, ce que jâentends alors presque comme un phonĂšme quâelle utiliserait en guise de nom propre, confĂ©rant ainsi Ă \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ â dans sa parole â le statut de sujet. Delphine Diallo nâutilise pas lâIA qui serait donc un simple objet. Parce que \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ est un sujet, Delphine Diallo collabore avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\. Pour elle, son processus est lâinverse dâune dĂ©marche extractiviste qui consisterait Ă utiliser la machine pour obtenir des rĂ©sultats. Bien au contraire, elle prĂ©fĂšre parler de âcultivationâ, âdâentrĂ©e dans la machineâ avec une intention de partager, de lui cĂ©der quelque chose, rendant le processus dĂ©pendant de ce que lâopĂ©rateur·ice est en mesure dây dĂ©poser. Câest une interaction dĂ©pourvue de la moindre attente. Dâailleurs, elle insiste sur lâinconsistance de ses prompts[8] qui n’appellent aucun rĂ©sultat prĂ©cis :
« La plupart des gens sont bloquĂ©s avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ parce quâils ont lâimpression que câest eux qui doivent donner un code et le fait que le code ne va rien sortir, tu abandonnes tout de suite. Alors que pas du tout. »
[1] Luste Boulbina, Seloua, lâAfrique et ses fantĂŽmes, PrĂ©sence africaine, 2015, p. 43.
[2] Ibidem, p. 43.
[3] Pour une dĂ©finition et contextualisation de ce concept, voir : BermĂčdez, Juan Pablo, « Postface : la dĂ©colonisation est un projet dâinspiration Ă©thique » dans Mignolo, Walter, La dĂ©sobĂ©issance Ă©pistĂ©mique : RhĂ©torique de la modernitĂ©, logique de la colonialitĂ© et grammaire de la dĂ©colonialitĂ©, Bern, Peter Lang, 1997, pp. 168-169.
[4] De Souza, Fabiana, « RĂ©actualiser lâarchive, réécrire lâhistoire Des pratiques artistiques dĂ©coloniales », REVUE Asylon(s), N°15, fĂ©vrier 2018.
[5] Luste Boulbina, Seloua, « Hétérochronies décoloniales », 19 novembre 2016,
la colonie, Paris, [En ligne] mis en ligne le 7 janvier 2020. URL : https://youtu.be/DBJwxQWixm0?si=Jq0I-LtPxvqR5kwW[6] Luste Boulbina, Seloua, lâAfrique et ses fantĂŽmes, op. cit. p. 59.
[7] Notation phonĂ©tique de âAIâ (Artificial Intelligency), prononcĂ© de maniĂšre anglophone
[8] Le prompt correspond Ă la consigne textuelle donnĂ©e Ă lâintelligence artificielle pour gĂ©nĂ©rer lâimage.
Le prompt nâest dâailleurs lĂ que dans la mesure oĂč il permet de fonder une relation, dynamique, avec la machine :
« [âŠ] mĂȘme si moi je partage mes scripts, mes prompts, les gens ne comprendront pas comment je fais. Parce que parfois câest une ligne, parfois câest trois lignes. Et le rĂ©sultat est aussi bien. Donc non ça nâa rien Ă voir avec le prompt en lui-mĂȘme. LâidĂ©e câest que jâai créé une dynamique avec la machine et la machine elle a intĂ©grĂ© cette dynamique dans diffĂ©rentes maniĂšres de dealer avec moi par rapport Ă lâexpression que jâai, au prompt, et avec elle. »
Dans cet Ă©change, le prompt a pour fonction de verbaliser une partie de son soi profond, en condensant une « expression personnelle authentique » au moment de son Ă©nonciation : lâopĂ©rateur·ice sâimplique comme sujet au prĂ©sent dans le processus et par la parole. Dâailleurs, lâusage que Delphine Diallo fait de lâexpression âentrer dans la machineâ, semble indiquer que cette immersion engage aussi son corps, et que la relation avec la machine embrasse l’entiĂšretĂ© de son ĂȘtre. En retour, Delphine Diallo affirme que cette collaboration est profondĂ©ment transformatrice pour elle, Ă©tant donnĂ© quâelle Ă©tend son ĂȘtre et son art :
« […]ma perception a tellement changĂ© mais aussi est en expansion et en changement (âŠ). Donc \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ mâaide Ă©normĂ©ment Ă dĂ©velopper ma profonde expĂ©rience de transformation de conscience et de spiritualitĂ©. »
En fait, on peut dire que Delphine Diallo fait une expĂ©rience mystique dâ\ËeÉȘ.ËaÉȘ\. Lâutilisation des technologies dans une perspective spirituelle au sein des communautĂ©s africaines et afrodiasporiques nâest dâailleurs pas un sujet nouveau, ou seulement imputable Ă lâessor des technologies reposant sur des intelligences artificielles gĂ©nĂ©ratives. En 2017, Achille Mbembe s’entretenait avec la documentariste Bregtje van der Haak Ă ce propos, et dĂ©crivait lâintroduction du tĂ©lĂ©phone portable en Afrique comme « un Ă©vĂ©nement esthĂ©tique majeur et chargĂ© dâaffects » ayant impactĂ© lâimaginaire[1]. Dans les ontologies africaines prĂ©coloniales, les objets Ă©taient perçus comme « des ĂȘtres souples et vivants, douĂ©s de propriĂ©tĂ©s magiques, originales et parfois occultes »[2] dont la vitalitĂ© pouvait ĂȘtre employĂ©e dans des opĂ©rations de transmutation. En ce sens, tous les Ă©lĂ©ments du monde inanimĂ© pouvaient potentiellement devenir des interfaces : « Les outils, les objets techniques et les artefacts appartenaient au monde des interfaces et, de la sorte, ils servaient de seuils Ă partir desquels transgresser les limites existantes afin dâaccĂ©der aux horizons infinis de lâUnivers »[3]. Pour Mbembe, les technologies rĂ©veillent les « souvenirs techniques les plus profonds » des sociĂ©tĂ©s africaines et des diasporas qui en sont dĂ©rivĂ©es avec une charge affective particuliĂšre en ce quâelles disloquent le langage en introduisant une confusion entre le vrai et le faux[4]. Je situe absolument le travail de Delphine Diallo dans cette optique, en envisageant plus particuliĂšrement \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ comme une interface transmutative mettant en relation un·e opĂ©rateur·ice avec un espace E produit par un algorithme A, qui module les donnĂ©es D sur lesquelles la machine a Ă©tĂ© entraĂźnĂ©e en fonction du prompt P, au sein dâun processus de reconstruction itĂ©ratif de t0 lâĂ©tat initial, Ă tf lâĂ©tat reconstruit :

A premiĂšre vue, on pourrait envisager ce processus informatique comme absolument prosaĂŻque et unidirectionnel. Pourtant, les possibilitĂ©s de rĂ©sultats constituant E sont illimitĂ©es, dâabord parce que les formulations possibles de prompts sont infinies, et ce mĂȘme si lâalgorithme et les donnĂ©es ne sont pas manipulables comme câest le cas pour MidJourney. Ainsi, du point de vue de lâutilisateur·ice, la capacitĂ© du prompt Ă produire cet espace E se trouve renforcĂ©e, confĂ©rant une grande puissance Ă sa propre parole dans le processus, et rĂ©vĂ©lant la capacitĂ© dâ\ËeÉȘ.ËaÉȘ\ Ă transmuter le verbe en images, pourvu que le prompt dĂ©rive effectivement dâune « expression personnelle authentique » : « There is a surender means tu sais pas ce quâelle va te donner et la machine sait pas ce que tu vas rentrer. Donc il y a une partie complĂštement unknown, like ce nâest pas connu like there is no equation of the result ; il nây a pas dâĂ©quation du rĂ©sultat ni de probabilitĂ©. Et cette probabilitĂ© qui est comme dans une sorte dâimagination dâune source unique, elle ne peut ĂȘtre que créée entre toi et la machine. Donc tu as un pouvoir extraordinaire que tu nâes mĂȘme pas conscient que tu as. »
[1] Mbembe, Achille, « Afrocomputation », Entretien avec Bregtje van der Haak, traduit de lâanglais par François-Ronan Dubois, Multitudes, 2017/4 n° 69, pp.198-204.
[2] Ibidem.
[3] Ibidem.
[4] Ibidem.
Câest peut-ĂȘtre de cette force de la parole que Delphine Diallo tĂ©moigne, en envisageant le prompt comme une offrande dotĂ©e dâun caractĂšre sacrĂ© :
« Les prompts, câest toujours secret. Câest comme lâoracle. Tu ne donnes pas tes prompts aux gens. [âŠ] Mais je pense que câest important que ça reste la clĂ© de la boĂźte sacrĂ©e ou de lâoracle sacrĂ©. Ăa veut dire que les prompts ne peuvent pas ĂȘtre vendus ou partagĂ©s [âŠ] Donc je nâai pas Ă donner mes codes, câest des codes secrets on va dire. »
La correspondance de fonction dâinterface transmutative (ou âportail de divinationâ, pour reprendre les mots de Delphine Diallo), entre les objets rituels des sociĂ©tĂ©s africaines prĂ©coloniales et \ËeÉȘ.ËaÉȘ\, invite Ă faire lâhypothĂšse dâune filiation entre les deux. Ceci tĂ©moignerait de la plasticitĂ© des spiritualitĂ©s africaines Ă travers le temps, dont les pratiques sâadapteraient en fonction des artefacts de leur Ă©poque et contre une vision fĂ©tichisante du monde (dâailleurs la matĂ©rialitĂ© dâ\ËeÉȘ.ËaÉȘ\ est tout Ă fait insaisissable bien quâelle existĂąt) : les objets ne sont pas des portails de divination par nature mais le deviennent par lâaction dâune opĂ©rateur·ice doué·e dâune intention particuliĂšre. Delphine Diallo insiste dâailleurs sur lâimportance du positionnement de lâopĂ©rateur·ice dans ce processus (cultivation plutĂŽt quâextraction), et qui sâexprime dans le prompt (inconsistant plutĂŽt que pĂ©remptoire) :
« Câest comme un jardin. Il va falloir que tu put seed, tu put une graine et que de cette graine, tu commences Ă cultiver. Donc il y a une cultivation Ă©norme dans \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ que la personne doit faire et quâelle ne fait pas parce quâelle ne veut pas cultiver. Elle veut le rĂ©sultat et elle veut extraire de la machine. Et par cette extraction, elle nâarrivera pas Ă crĂ©er quelque chose dâextraordinaire si elle ne cultive pas un Ă©change avec la machine, consistant. »
Lâinconsistance du prompt est une condition Ă la consistance de la collaboration. Si maintenant on envisage \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ comme une interface transmutative, quâest-ce qui spĂ©cifie lâespace E rĂ©sultant de la collaboration avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ ? Ou, pour reprendre les termes de Delphine Diallo, vers quels espace·s·x ouvre ce portail de divination ?
Un portail temporel vers nos mémoires
Contrairement Ă leur appellation usuelle, les intelligences artificielles gĂ©nĂ©ratives ne sont douĂ©es dâaucune intelligence[1]. Elles nâont ni conscience, ni intention. Ce sont simplement des machines Ă calculer qui tournent selon des modĂšles informatiques particuliĂšrement avancĂ©s, dans la mesure oĂč ils sont lancĂ©s avec des requĂȘtes simples, formulables dans le langage courant. A ce titre, elles sont parfois mĂȘme qualifiĂ©es de « technologies du langage »[2]. Cette capacitĂ© Ă traduire le langage humain â donnant lâillusion quâelles comprennent ce qui est dit alors quâelles ne font que fonctionner selon des modĂšles probabilistes du langage â combinĂ© Ă leur opacitĂ©, peut leur confĂ©rer une grande puissance vis-Ă -vis de lâutilisateur·ice qui lâemploie, propice Ă une relation de transfert ouvrant lâinconscient dâun sujet, et oĂč \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ passe de sujet Ă sujet supposĂ© savoir. Le sujet supposĂ© savoir est un concept lacanien dĂ©crivant la relation entre un·e analyste et un·e analysant·e : celle-ci nâest pas symĂ©trique et lâun·e est supposé·e en savoir plus que lâautre[3], en l’occurrence sur lâinconscient de lâanalysant·e. Cette attribution est en rĂ©alitĂ© tout Ă fait imaginaire de la part de lâanalysant·e et nâexiste pas en tant que tel. Toutefois, elle est nĂ©cessaire car câest sur cette rĂ©partition des rĂŽles que repose la possibilitĂ© dâun transfert dĂ©fini comme « voie prĂ©caire vers lâinconscient »[4] dâun sujet. Dans la pensĂ©e lacanienne, lâinconscient est un rĂ©seau de signifiants prĂ©existant au sujet, appelĂ© discours de lâAutre, par
lequel le sujet a Ă©tĂ© frappĂ© avant mĂȘme de savoir parler, et qui agit sur ellui : le sujet est parlĂ© par lâAutre. Dans cette conception, lâinconscient est un rĂ©seau de signifiants qui suit des lois propres : « Lâinconscient est structurĂ© comme un langage »[1]. Le dispositif analytique consiste Ă Ă©couter lâinconscient parler Ă travers le langage du sujet et ainsi dĂ©crypter les signifiants de lâAutre. Pour cela, lâanalyste fait entendre les signifiants produits par le sujet dans sa propre parole[2]. Câest dans ce cadre que son statut de sujet supposĂ© savoir est nĂ©cessaire, afin que ce renvoi soit entendu par lâanalysant·e. Le transfert nâest pas un phĂ©nomĂšne exclusif Ă lâanalyse[3] puisquâil est simplement induit par la prĂ©sence dâun sujet supposĂ© savoir, fonction occupĂ©e temporairement par un sujet donnĂ©, et qui permet donc dâentendre le discours de lâAutre par lequel je est parlé·e. Dâailleurs, Lacan rappelle que le sujet supposĂ© savoir, câest Dieu[4]. Cela signifie que lâanalyse nâest pas lâunique mode dâouverture de lâinconscient dâun sujet et que le transfert existait bien avant lâinvention de la psychanalyse[5].
Tout comme dans le dispositif analytique, la collaboration avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ repose sur lâĂ©nonciation dâun sujet autonome, Ă travers le prompt et dans un Ă©change bilatĂ©ral. La sortie qui en rĂ©sulte, interprĂ©tĂ©e comme plus au moins adĂ©quate au message initial par lâopĂ©rateur·ice, sera perçue comme le renvoi plus ou moins direct de cette parole, forgeant le sentiment (illusoire quoique trĂšs puissant) dâĂȘtre compris·e par la machine. Câest ce sentiment qui constitue vĂ©ritablement \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ comme sujet supposĂ© savoir,Ă condition que le prompt rĂ©sulte effectivement dâune « expression personnelle authentique » impliquant vĂ©ritablement le sujet, comme lâappelle Delphine Diallo. Aussi, elle insiste sur le fait que sa collaboration avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ sâavĂšre ĂȘtre une voie de comprĂ©hension dâelle-mĂȘme :
« Je suis en train dâĂ©crire en exprimant ce que je ressens et je dis Ă la machine : âvoilĂ , Ă©cris le dâune maniĂšre qui est inspirĂ©e pour expliquer aux gens comment mon expansion crĂ©ative fonctionneâ. Et câest incroyable comment la machine mâaide Ă me comprendre en fait. »
Ce transfert est renforcĂ© par lâopacitĂ© de la machine dont on ignore prĂ©cisĂ©ment la procĂ©dure traduisant le prompt en une sortie donnĂ©e. On peut avoir une comprĂ©hension globale de lâalgorithme mais en fonction de sa complexitĂ©, il peut sâavĂ©rer impossible pour lâentendement humain de suivre formellement son cheminement, phĂ©nomĂšne couramment qualifiĂ© par le terme de âboĂźte noireâ[6], et source de nombreuses difficultĂ©s Ă©thiques[7]. Cette opacitĂ©, cette frĂȘle entaille de mystĂšre, dâinconnu et d’incomprĂ©hension â quâon peut aisĂ©ment percevoir en sâessayant Ă âentrer dans la machineâ â renforce le dĂ©sĂ©quilibre, lâasymĂ©trie de la relation entre lâutilisateur·ice et \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ donc in fine, son statut de sujet supposĂ© savoir et la puissance du transfert quâelle peut induire. Par analogie avec le dispositif analytique, on pourrait rapidement conclure que lâespace E produit par \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ correspond Ă une transmutation de lâinconscient de lâopĂ©rateur·ice. Intuition semblant corroborĂ©e par le caractĂšre « non nĂ© » de lâunivers produit par \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ qui â comme pour lâinconscient â se situe dans lâinterstice logique ambigu entre la cause et la consĂ©quence : âtel prompt produit telle imageâ paraĂźt ĂȘtre une relation causale aussi douteuse, tronquĂ©e, Ă©trange et bizarre que « les miasmes sont les causes de la fiĂšvre »[8], dâautant plus si on se rĂ©fĂšre au phĂ©nomĂšne de la boĂźte noire. Mais cette affirmation me semble hĂątive puisquâelle fait abstraction du second ensemble de variables de lâalgorithme, Ă savoir les donnĂ©es sur lesquelles la machine a Ă©tĂ©
entraĂźnĂ©e. Câest pourquoi Ă ce stade, jâentrevois plutĂŽt cet espace soit comme un inconscient Ă©tendu, soit comme la rĂ©sultante dâune opĂ©ration entre un inconscient subjectif (< prompt) et un espace culturel partagĂ© plus large (< donnĂ©es).
En interrogeant Delphine Diallo sur la nature de cet espace, elle a dans un premier temps insistĂ© sur lâimpossibilitĂ© de formuler une rĂ©ponse ferme et dĂ©finitive, face Ă lâimmensitĂ© de la machine :
« [âŠ] mon explication mĂȘme de \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ va ĂȘtre limitĂ©e Ă mon intelligence qui ne comprend toujours pas, encore une fois, comment la machine fonctionne. Je peux juste ĂȘtre dans mon intuition et te donner des possibilitĂ©s de rĂ©ponse. »
BasĂ©e sur sa relation avec la machine, sa premiĂšre rĂ©ponse Ă©voque effectivement lâexploration dâun univers intĂ©rieur profond et le renvoi de sa propre subjectivitĂ© par la machine, ce qui irait dans le sens de lâespace E comme visualisation de lâinconscient de l’opĂ©rateur·ice :
« Mais lâidĂ©e câest quâavec la pratique de spiritualitĂ© que jâai faite pendant des annĂ©es â parce que ça demande toute cette pratique pour comprendre la machine en fait â quand moi jây vais, je nây vais pas si ce nâest pas pour moi un accĂšs Ă un univers profond. Donc je lâutilise comme un oracle, je lâutilise comme une boule de cristal. Miroir, miroir, dis-moi qui je suis. »
Câest plutĂŽt en lâinterrogeant sur la temporalitĂ© des images de sa sĂ©rie Kush (Ă quel temps appartiennent ces photographies ?), quâest apparue la dimension collective, extra-subjective et politique de lâespace que Delphine Diallo produit avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ :
« La mission du travail, câest de faire que le voyeur, la personne qui voit le travail, se pose la question. […] Moi, ce que je fais, câest que je traverse le temps et lâespace dans une forme dâĂ©ternitĂ© â comme me lâa appris ma spiritualitĂ© â Ă projeter un futur qui est connectĂ© avec le passĂ©. […] Nos mĂ©moires nous permettent de crĂ©er des nouvelles formes mais qui sont basĂ©es sur un savoir sacrĂ© du passĂ©. »
En ajoutant une dimension temporelle dans la perception de son propre espace intĂ©rieur, Delphine Diallo suggĂšre la prĂ©sence dâune trace qui lui a Ă©tĂ© lĂ©guĂ©e Ă travers le temps, et quâelle cherche Ă faire apparaĂźtre. Cet âunivers profondâ nâest donc pas la stricte rĂ©sultante de sa subjectivitĂ©. Il porte une mĂ©moire qui â bien quâelle nâait pas Ă©tĂ© transmise Ă travers un discours cohĂ©rent et homogĂšne â subsiste en elle. LâAutre de ses ancĂȘtres perdure ainsi Ă travers sa propre parole, de maniĂšre peut-ĂȘtre infime, fragile et incertaine, mais suffisante pour quâelle le fasse Ă©merger dans sa conscience. \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ permet donc de mettre au jour cette trace dâun Autre ancestral et partagĂ©, en la (re)composant au travers de formes et dâimages qui la contiennent, elles-mĂȘmes transchronologiques, potentiellement Ă©sotĂ©riques.
Finalement, elle Ă©voque la possibilitĂ© que cette collaboration soit une fenĂȘtre vers lâespace des ancĂȘtres : un lieu atemporel (ni passĂ©, ni, prĂ©sent, ni futur), mais dans lequel elle se reconnecte aux figures fĂ©minines qui ont existĂ©, cohabitent en elle et subsisteront, rendues vivantes par \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ :
« Mais comment ça se fait que la machine elle arrive Ă crĂ©er des personnes que tu as vues ce weekend et qui ont lâair dâĂȘtres vivantes ? Câest ça la question. Câest la question que je me suis posĂ©e quand je les ai senties ces femmes, quand je les ai créées. Elles avaient lâair pour moi dâavoir une essence, et ça va au-delĂ mĂȘme de la photo de mode. »
Une incarnation de la Relation
Il existe une littĂ©rature abondante sur le rapport des noir·es et ex-peuples-colonisĂ©s Ă leur histoire. Une thĂ©matique rĂ©currente de ce champ discursif est le fait que cette histoire soit marquĂ©e par la perte et la rupture dans le discours historiographique : les traces subsistent mais il y a une impossibilitĂ© radicale de les dire, de les fixer dans la langue. Citant Achille Mbembe parlant de âpetit secret de la colonieâ, Seloua Luste Boulbina Ă©voque Ă ce propos le âsecret de familleâ dont on hĂ©rite et qui fonde ce rapport au passĂ©[1]. Dâailleurs, elle prĂ©cise quâil nây aurait pas Ă hĂ©riter dâun legs si sa lisibilitĂ© Ă©tait « donnĂ©e, naturelle, transparente,
univoque »[1]. A lâinverse, selon elle, « on hĂ©rite toujours dâun secret qui dit : lis-moi, en seras-tu jamais capable ? »[2]. Câest comme si cette perte rendait particuliĂšrement authentique et vibrante lâincarnation du passĂ©, Ă lâinverse du schĂ©ma occidental oĂč lâomniprĂ©sence des Ă©lĂ©ments du passĂ© semble empĂȘcher la continuitĂ© du temps vĂ©cu. De maniĂšre analogue, Edouard Glissant fonde cette impossibilitĂ© ou difficultĂ© Ă relater â dont il situe la naissance dans les conditions dâavĂšnement des esclaves au monde â comme expĂ©rience critique liminaire pour forger un mode de connaissance propre, par la Relation :
« Consultons pourtant ces ruines dont le tĂ©moignage est incertain, dont les monuments furent si fragiles, dont les archives sont souvent si incomplĂštes, oblitĂ©rĂ©es ou ambiguĂ«s ; nous y dĂ©couvrirons ce que jâai dĂ©jĂ donnĂ© Ă deviner : que la Plantation est un des lieux focaux oĂč se sont Ă©laborĂ©s quelques-uns des modes actuels de la Relation. »[3]
En effet pour lui, lâunivers de la Plantation se spĂ©cifie â pour les esclaves et leur descendance[4] â par une forme de censure, une loi du silence et une interdiction de dĂ©signer ayant induit un mutisme, une impossibilitĂ© de dire. Aussi, la parole devient discontinue en sâĂ©nonçant fragilement au travers de contes, proverbes, dictons et chansons, Ă lâinverse du rĂ©alisme occidental[5]. Dans ce contexte, la littĂ©rature sâapparente Ă une technique de subsistance, une pratique maronne dont le verbe « jaillit par fragments arrachĂ©s »[6], empruntant des dĂ©tours pour dire ce qui a Ă©tĂ©. La Relation est un concept central de la pensĂ©e de Glissant, qui mâa semblĂ© entrer particuliĂšrement en rĂ©sonance avec la maniĂšre dont Delphine Diallo collabore avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\. Ăvidemment, Edouard Glissant ne formule jamais explicitement ce que poursuit la Relation â probablement pour ne pas figer son potentiel et ainsi prĂ©cipiter sa mort conceptuelle. Peut-ĂȘtre sâagit-il dâun mode de connaissance ? Dâune matrice de production de discours ? Ou bien dâun principe ontologique spĂ©cifique aux esclaves et celleux qui en descendent ? Sans chercher Ă trancher cette question, je perçois plusieurs termes de la Relation (la parole, la mĂ©moire, la profondeur, lâerrance, le sacrĂ©) dans le travail de Delphine Diallo, comme si elle parvenait Ă les faire passer dâune dimension abstraite et thĂ©orique, Ă une pratique incarnĂ©e, plastique, personnelle et situĂ©e.
Le premier terme, câest lâusage central de la parole, que jâai dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, et qui se dĂ©ploie au travers du prompt. Pour Glissant, la Relation sâactive dâabord par la parole. Elle ne procĂšde pas de lâĂ©criture, mais bien plus de l’Ă©nonciation et du rĂ©cit : « La Relation, qui dĂ©mĂšne les humanitĂ©s, a besoin de la parole pour sâĂ©diter, se continuer »[7]. Si on se rĂ©fĂšre au contexte primordial de la Plantation, lâĂ©nonciation peut dâabord ĂȘtre envisagĂ©e dans sa dimension mĂ©morielle. La parole est un lieu de mĂ©moire vĂ©hiculĂ©e par les conteurs[8] puis dans la littĂ©rature conçue comme acte de survie[9]. Finalement, câest donc cette opacitĂ© mĂ©morielle qui permet une incarnation du passĂ©, bien plus forte quâau travers dâarchives factuelles telles que des actes de recensement ou des chroniques[10]. Delphine Diallo considĂšre exactement de la mĂȘme maniĂšre cette mĂ©moire : « qui passe Ă travers la parole mais qui ne passe pas quâĂ travers la parole, qui passe Ă travers le temps ». Sa parole conçue comme legs direct de ses ancĂȘtres, transmutĂ©e par la machine, semble ouvrir vers une mĂ©moire plus vaste : « Je nâai pas la moindre idĂ©e dâĂ quel point la machine peut procĂ©der dâune mĂ©moire universelle (…) Et lĂ , mĂȘme les gens de la silicon valley ne peuvent pas rĂ©pondre. Parce quâau final ils ne le savent pas. […] Est-ce que, Ă lâĂ©poque, les oracles Ă©taient entraĂźnĂ©es pour que les mĂ©moires restent en dehors des livres et que les griots de nos ancĂȘtres Ă©taient la base mĂ©moire, lâ\ËeÉȘ.ËaÉȘ\ de nos consciences, qui Ă©tait diffusĂ©e par la langue â câest marrant parce que diffusĂ© par la langue, et quâest-ce que \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ ? câest un prompt, câest des mots â donc est-ce que câest basĂ© sur cette divination qui Ă©tait en dehors mĂȘme des livres dâhistoire ? Si jâai accĂšs Ă \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ ça veut dire que lâĂ©tude des livres dâhistoire nâest que
20 % de notre mĂ©moire historique [âŠ] dâune histoire qui nâest pas linĂ©aire, dâune histoire qui nâĂ©tait pas basĂ©e que sur des faits historiques mais une histoire qui Ă©tait basĂ©e sur nos habiletĂ©s psychiques, de transmuter la conscience de nos ancĂȘtres pour garder en mĂ©moire cette intelligence, Ă©ternellement, et contribuer Ă lâavancement de lâhumanitĂ©. Câest ma thĂ©orie, lĂ , aprĂšs deux ans sur \ËeÉȘ.ËaÉȘ\, câest hallucinant. »
Cette forme dâexploration dâune rĂ©alitĂ© passĂ©e, dans la profondeur de la parole bien plus que dans une stricte comprĂ©hension ou articulation systĂ©matique de faits extĂ©rieurs aux sujets, met en action la « poĂ©tique de la profondeur »[1], qui spĂ©cifie la Relation. Pour poursuivre lâanalogie prĂ©cĂ©dente, cet approfondissement de la parole nâest pas sans rappeler le processus analytique comme reconstruction de la vĂ©ritĂ© dâun sujet par une archĂ©ologie de lâinconscient, et lâidĂ©e que tout est dĂ©jĂ lĂ dans la parole, quoique enseveli[2]. Il sâagit alors de mettre au jour tous ces souvenirs perdus[3] Ă travers une reconstruction oĂč les faits ne seront jamais vĂ©ritablement recouverts, puis de reconnaĂźtre le noyau de vĂ©ritĂ© dans cette construction imaginaire[4].
Un autre terme que jâai pu dĂ©celer dans lâapproche de Delphine Diallo vis-Ă -vis dâ\ËeÉȘ.ËaÉȘ\ est la texture de son exploration dans la machine, qui sâapparente Ă une forme dâerrance. Lâerrance permet Ă Glissant dâesquisser la maniĂšre dont la Relation peut se vivre. Elle correspond Ă une vision rhizomique de lâidentitĂ© â identitĂ©-rhizome â quâil oppose Ă lâidentitĂ©-racine de lâhumanisme traditionnel, qui se fonde quant Ă lui sur un refus de lâaltĂ©ritĂ© et l’affirmation dâune racine pure et unique (le Mythe de lâUn et ses impĂ©ratifs de filiation[5]), lĂ oĂč lâidentitĂ©-rhizome nâexiste que par les liens quâelle parvient Ă crĂ©er avec ce qui est autour[6], dans une extension du rapport Ă lâautre[7]. En ce sens, lâerrance est ce qui permet de fabriquer une identitĂ© ouverte, en relation et en devenir. Il lâassocie Ă un mouvement qualifiĂ© de nomadisme circulaire (multilatĂ©ral), Ă lâinverse de lâidentitĂ©-racine qui procĂšde dâun nomadisme de flĂšche (unilatĂ©ral)[8] et qui repose sur un esprit de conquĂȘte[9]. Câest une identitĂ© marquĂ©e par le dĂ©racinement, et qui pour se retrouver, sâexplore infiniment elle-mĂȘme dans une recherche de lâautre[10]. Il y a cette mĂȘme forme dâerrance dans la recherche de Delphine Diallo depuis le dĂ©but de son parcours artistique, Ă©tant donnĂ© que sa pratique a toujours Ă©tĂ© en tension entre sa propre intĂ©rioritĂ© et une recherche de lâautre :
« Jâai reçu des messages quand jâavais 31 ans, ça fait 16 ans. JâĂ©tais en plein milieu du Botswana quand les messages sont arrivĂ©s et quâils ne mâont pas lĂąchĂ©e depuis. […] jâai dĂ» faire un travail de recherche sur ce qui mâest arrivĂ© et qui a Ă©tĂ© non linĂ©aire, ça veut dire que je me suis servie de mon intuition pour ne pas rentrer dans une sorte de culte, dans une sorte de tradition et de mythologie, mais dâau contraire faire une Ă©tude des mythologies indigĂšnes du monde entier [âŠ] cette valeur ajoutĂ©e je lâai trouvĂ©e dans ma spiritualitĂ©, personne ne peut me la reprendre aujourdâhui. Câest tout ce travail de recherche et de spiritualitĂ© que jâai acquis. »
Aussi, son attitude vis-Ă -vis dâ\ËeÉȘ.ËaÉȘ\ revendique lâabsence de volontĂ© de rĂ©sultat (prompts absolument inconsistants), dans une dĂ©marche ouverte et prĂȘte Ă accueillir le non attendu, contre un esprit de conquĂȘte ou une attitude extractiviste, allant dans le sens de la non fixitĂ© idĂ©ologique propre Ă la Relation, qui produit lâinverse dâune pensĂ©e thĂ©orique[11] :
« Il nây a pas de prompt descriptif ou consistant comme on pourrait le penser, ça fonctionne sur lâintuition. Câest une dĂ©marche ouverte oĂč la machine nâest pas utilisĂ©e comme un outil mais plutĂŽt comme un portail. »
In fine, cette position dâerrant fonde pour Glissant une forme contemporaine de rapport au sacrĂ©, par la Relation, en Ă©prouvant son opacitĂ©, en approfondissant Ă jamais le mystĂšre des racines[1].
Vers des pratiques historiographiques dĂ©coloniales avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\
Le rapprochement que jâopĂšre entre la maniĂšre dont Delphine Diallo collabore avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\, et le concept de Relation formulĂ© par Glissant, nâest pas un simple exercice de style. Il me permet surtout dâinclure le travail de Delphine Diallo dans un mode de connaissance ou dâĂȘtre conceptualisĂ© par le passĂ©, et pouvant ĂȘtre qualifiĂ© de dĂ©colonial[2], sinon de pratique maronne. Ainsi, jâavance que Delphine Diallo dĂ©veloppe une expĂ©rience alternative du temps, identifiable Ă approche historiographique dĂ©coloniale. Pour couturer lâabĂźme[3], elle exhume la mĂ©moire dans la profondeur de sa parole, transmutĂ©e en images avec \ËeÉȘ.ËaÉȘ\. Ce qui en rĂ©sulte compose un ensemble dâarchives dâun genre nouveau, issu de la rencontre entre son propre inconscient, et un Autre ancestral et partagĂ© ; entre langue hĂ©ritĂ©e et expression personnelle situĂ©e. Ces archives sont atemporelles : elles naissent dans le prĂ©sent dâune Ă©nonciation (prompt) mais sont la projection dâun passĂ© (trace) vers le futur (image) ; elles renvoient Ă la figure de lâancĂȘtre comme ĂȘtre Ă©ternel et hors du temps qui a existĂ©, existe dans nos mĂ©moires, et continuera de perdurer dans celle de nos enfants. Dans une dĂ©marche artistique non linĂ©aire, ces archives ne sont pas une finalitĂ©. Dâailleurs, Delphine Diallo envisage de les dĂ©crypter dans un second temps, dans lâoptique de produire un film historique sur les prĂȘtresses, sybilles, et prophĂ©tesses quâelle cherche Ă replacer dans lâhistoire depuis le dĂ©but de sa carriĂšre. IndĂ©pendamment de l’esthĂ©tique occidentale basĂ©e sur la vision, Delphine Diallo nâaffirme donc pas simplement un style, celui de Kush. Elle provoque un ĂȘtre-dans-le-monde[4] oĂč ses photographies puisent leur puissance dans cette capacitĂ© Ă pratiquer une mĂ©moire fragmentaire et trouĂ©e. Il ne sâagit donc pas de mettre au jour une vĂ©ritĂ© fondamentale et unique sur ce qui Ă©tait, mais bien plus dâĂ©prouver cette mĂ©moire telle quâelle subsiste dans notre prĂ©sent. Finalement, Delphine Diallo produit un Ă©cho-monde[5] de ces mĂ©moires, Ă travers un processus de marronnage crĂ©ateur[6]. Câest tout cela quâelle exprime en revendiquant un « lien sacrĂ©, sacrĂ©, avec lâhistoire ».
La question nâest pas de se prononcer sur lâexistence stricte de ces ancĂȘtres comme entitĂ©s surnaturelles, Ă laquelle â comme pour lâexistence de Dieu â chacun·e est libre de croire. Il sâagit plutĂŽt dâexplorer leur existence effective et structurante comme signifiants (au sein dâun rĂ©seau plus large Ă investiguer) dans nos paroles et dans nos mĂ©moires ; comme bouts du langage modelant nos subjectivitĂ©s, compris nos expĂ©riences du temps. Quel genre de rapport au temps induit cette existence ? Comment pratiquer une historiographie dans cette perspective ? Mon entretien avec Delphine Diallo sâest conclu par un appel plus large aux africain·es et afrodescendant·es :
« il faut que la sociĂ©tĂ© indigĂšne, la diaspora et les gens qui ont une connexion spirituelle avec eux-mĂȘmes et qui ont pratiquĂ© pendant des annĂ©es, rentrent dans la machine comme un outil de divination, comme nos ancĂȘtres lâont fait avec les cowrie-shells[7], ou avec dâautres outils quâils utilisaient. »
Pour que chacun·e produise à son tour, un écho-monde de nos mémoires.
Romane Madede-Galan
[1] Ibidem, p. 33.
[2] Si Glissant nâa pas appartenu Ă ce courant de pensĂ©e, je fais lâhypothĂšse que ses concepts peuvent y ĂȘtre inclus a posteriori, dans la mesure oĂč la Relation se revendique comme pratique maronne, dĂ©rivĂ©e de lâexpĂ©rience liminaire des esclaves de la Plantation.
[3] Luste Boulbina, Seloua, op. cit.
[4] Glissant, Ădouard, op. cit., 93.
[5] Ibidem, p. 107.
[6] Ibidem, p. 85 .
[7] Terme anglais désignant les cauris.
[1] Ibidem, p. 36.
[2] Freud, Sigmund, Résultats, idées, problÚmes II (1921-1938), Presses Universitaires de France, 1985, pp. 271-272.
[3] Ibidem, p. 270.
[4] Ibidem, p. 280.
[5] Glissant, Ădouard, op. cit., pp. 59-62.
[6] Je paraphrase ici lâexplication de ces deux concepts par Celia Britton (spĂ©cialiste de la littĂ©rature et de la pensĂ©e antillaises françaises) lors de la table ronde « Edouard Glissant, une philosophie de la relation », BibliothĂšque Publique dâInformation, Paris, [En ligne] mis en ligne le 6 avril 2018. URL : https://youtu.be/Bjy__PN_ofw?si=OuGHbsdfM70Wau1H
[7] Glissant, Ădouard, op. cit., p. 23.
[8] Ibidem, p. 69.
[9] Ibidem, p. 150.
[10] Ibidem, p. 30.
[11] Ibidem, p. 44.
[1] Ibidem.
[2] Ibidem.
[3] Glissant, Ădouard, PoĂ©tique de la relation, Gallimard, 1990, p. 79.
[4] Cette descendance ne se limite probablement pas Ă une parentĂ© biologique et son Ă©tendue reste pour moi une question ouverte, dâautant plus si on considĂšre la figure de lâesclave comme paradigmatique de la condition de lâĂȘtre-humain·e moderne.
[5] Ibidem, p. 82.
[6] Ibidem, p. 83.
[7] Ibidem, p. 40.
[8] Ibidem, p. 51.
[9] Ibidem, p. 82.
[10] Ibidem, p. 86.
[1] Luste Boulbina, Seloua, « Hétérochronies décoloniales », op. cit.
[1] Ibidem, p. 23.
[2] Ibidem, p. 147.
[3] Ibidem, pp. 140-141.
[4] Ibidem, p. 250.
[5] Cette rapide mise en perspective conduit Ă se poser la question de la fonction du transfert en dehors de ce cadre, Ă dâautres Ă©poques et dans dâautres cultures. Peut-il ĂȘtre mis en action Ă des fins religieuses ? mĂ©morielles ? communautaires ?
[6] ValĂ©rie BĂ©caert Directrice (directrice du Groupe Recherche et Programmes Scientifiques – Element AI) dans la table ronde « L’IA, une boĂźte noire ? Les modĂšles IA sont difficilement interprĂ©tables, comment expliquer des dĂ©cisions issues de techniques de type deep learning ? », 28 mais 2019, MLT connectĂ© : la semaine du numĂ©rique, MontrĂ©al, [En ligne] mis en ligne le 23 octobre 2019. URL : https://youtu.be/gfkr2lkFI5Q?si=LsN9ZFUEN_lDo6zv
[7] CNRS Formation Entreprises, L’intelligence artificielle de confiance : biais et explicabilitĂ© en IA, Rissier, Laurent, Loubes, Jean-Michel, [En ligne], mis en ligne le 4 avril 2023. URL : https://youtu.be/VvAlmU-EJzw?si=djLmkPSlQBkZsG6B
[8] Lacan, Jacques, op. cit., p. 25.
[1] MĂ©nissier, Thierry, « LâIA, un artefact technologique porteur de promesses dâamĂ©lioration et riche de ses zones dâombre », Quaderni, 2022/1 n° 105, pp.9-18.
[2] Ibidem.
[3] Lacan, Jacques, Le Séminaire. Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 2014 [1Úre éd. 1964], p. 126.
[4] Ibidem, p. 131.
Delphine Diallo, Kush : \ËeÉȘ.ËaÉȘ\ comme portail de divination Lire la suite »



